Jobs à la con et souffrance au travail : y a-t-il une spécificité française ? (La réponse est oui)

Jobs à la con et souffrance au travail : y a-t-il une spécificité française ? (La réponse est oui)

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ÉTUDE - La fondation Jean-Jaurès et l’Ifop ont essayé de transposer à l'Hexagone le phénomène des "bullshit jobs", ces boulots vides de sens. La France est-elle réellement touchée ? La réponse est plus nuancée qu'il n'y paraît.

Les "bullshit jobs", vous n’avez pas pu passer à côté. Le phénomène des "jobs à la con" a fait le tour du monde. Chacun pense s’y reconnaître. Dans les faits, il a été théorisé par un anthropologue américain, David Graeber. La fondation Jean-Jaurès et l’Ifop ont voulu pousser l’analyse en transposant  ce concept à la France. 


En quoi le pays est-il touché par le phénomène de ces emplois vides de sens, dont les salariés eux-mêmes savent qu’ils ne servent à rien?  Peut-on le quantifier, et savoir s'il touche davantage certaines catégories de salariés ? Est-ce une "microtendance" touchant exclusivement quelques CSP+ urbains, ou une quête de sens devenue plus urgente dans des sociétés "ultra-connectées, financiarisées, régies par le culte de la performance mais où les objectifs ne sont jamais questionnés ?", demandent les auteurs.


Et bien justement, leur enquête "Inutilité ou absence de reconnaissance, de quoi souffrent les salariés français ?", menée sur un échantillon de 1.000 actifs, nuance certains préconçus. Ainsi, il apparaît que dans leur écrasante majorité, les salariés jugent plutôt leur travail "utile à leur entreprise" (88 %), et "à la société et à la collectivité" (78%). "Nous sommes ici manifestement éloignés du phénomène de bullshit jobs théorisé par David Graeber – en tout cas, pour ce qui concerne la France", note le document. "Le travail prend sens non seulement pour soi, mais aussi pour l’entreprise et encore pour la société."

Le travail pas assez reconnu à sa juste valeur ?

Mais l’étude met en avant un autre problème : le réel déficit de reconnaissance que ressentent les salariés français. Seulement 44 % jugent en effet que leur travail est reconnu à sa juste valeur par leur entreprise. Un faible score, d’autant plus frappant quand on le compare aux autres pays : 20 points de moins qu'au Royaume-Uni et 30  de moins qu'en Allemagne et aux États-Unis. "Nous nous trouvons en France dans une situation de déséquilibre où les salariés jugent leur travail utile, mais sa reconnaissance insuffisante", dit le rapport. "L’écart entre utilité perçue et déficit de reconnaissance se conjugue avec les tensions liées à l’intensification du travail et aux concurrences internes."  


C’est donc davantage de cette situation, estime l’étude, que résulte la souffrance exprimée par nombre de salariés. Avec les conséquences que l’on connait : absentéisme, arrêts maladie, burn-out. La Fondation relève ainsi que les arrêts maladie sont en hausse depuis 2014 : + 3,7 % en 2015, + 4,6 % en 2016, + 4,4 % en 2017, avec, sur les six premiers mois de 2018, "un réel emballement", avec +6 %. Une forte hausse due notamment au recul de l’âge de départ à la retraite et par une forte augmentation des burn-out.

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Le burn-out, les chefs d’entreprises ne sont pas épargnés

Les repères traditionnels explosent

"Là où David Graeber diagnostique une crise de sens, nous voyons une crise de reconnaissance", analysent donc les auteurs. Pour autant, ils voient derrière ces deux manifestations des causes structurelles communes. D'abord, l’imprévisibilité croissante de notre environnement économique. "Nous vivons dans un monde où les institutions qui garantissaient autrefois une certaine stabilité de notre avenir professionnel ne permettent plus de réduire suffisamment les incertitudes économiques". Les repères se perdent : une entreprise avec un carnet de commande plein, ou le fait de bien faire son travail, ne garantissent plus contre le fait de perdre son emploi.


Dans ce contexte, le sens du travail n’est plus construit de la même façon. Par exemple, durant les Trente Glorieuses, la notion de progrès permettait de donner du sens au travail : un ouvrier automobile avait des conditions de travail difficiles, mais pouvait avoir le sentiment de prendre part à un projet collectif, contribuant au progrès économique, avec l’automobile. Mais "depuis, il n’y a plus que de l’innovation, et il en résulte une panne de sens, un déficit de capacité à se projeter individuellement et collectivement", estiment les auteurs. 


La Fondation relève enfin que dans bien des métiers, sévit un processus d’abstraction du travail, qui crée une distance entre ce que l’on fait et ce à quoi cela renvoie dans la réalité. Comme ces salariés qui géraient les "portefeuilles de clients", et gèrent aujourd'hui, non plus des clients, mais des données. A cela s'ajoute aussi un "discours managérial qui tourne de plus en plus à vide et sonne creux à l’oreille de nombreux salariés, y compris chez les cadres", conclut le rapport.


> Inutilité ou absence de reconnaissance : de quoi souffrent les salariés français ?, par Jérôme Fourquet, Alain Mergier, Chloé Morin.

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