"On n'a pas voulu me laisser entrer !" : séance de shopping post-déconfinement

Les mesures sanitaires vont forcément limiter le chiffre d'affaires des commerces, notamment celui des magasins de vêtements. Les soldes d'été doivent débuter le 24 juin, mais ils ne s'estiment pas encore prêts à brader leurs stocks.
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CHOSES VUES – Masque obligatoire ou pas, gel hydroalcoolique ou non… Chacun découvre les règles du déconfinement dans les commerces de tous les jours. Et y perd son latin.

"Non mais c’est dingue ! Ils n’ont pas voulu me laisser entrer !" Guillaume revient de la librairie Gallimard, boulevard Raspail à Paris, un peu secoué. Il s’était fait une joie de flâner dans les rayons, de se laisser tenté par les étals… Il ne s’attendait pas à devoir porter un masque pour entrer dans le magasin. "Il y a un côté stigmatisant", raconte-t-il, à moitié en se marrant. "Tu as quand même un peu l’impression d’être pointé du doigt." Juste après, il a continué ses courses, chez le vendeur de tondeuses à cheveux. "Eux aussi exigeaient le masque, mais ils en fournissaient. Là cela me pose moins de problème."

Bloqué à l'entrée

Même expérience pour Nicolas qui, faute de masque, a dû resté sur le perron de la librairie. Mais on lui a proposé de lui apporter ce qu'il voulait à la porte. Le rigolo de la chose, c’est qu’il cherchait un manuel d'éducation sexuelle pour sa dulcinée, qui s’appelle "Jouissance club". Crier le nom dans la boutique, il faut assumer. Et voilà la moitié du magasin avertie de ses goûts littéraires. Et même pas de masque pour rougir incognito. 

Depuis le 11 mai, chacun découvre les règles et barrières sanitaires mises en place dans les commerces. Et avouons-le, celles-ci diffèrent d’un commerce à l’autre. Ce qui s’explique :  le ministère du Travail a édicté les grandes lignes des mesures barrières, mais chaque commerce peut les adapter, en fonction de sa taille et de ce qu'il vend. Ainsi, le fait d’interdire la boutique aux personnes ne portant pas de masques est facultative. Tout comme le fait de proposer du gel obligatoire, ou le nombre de personnes autorisées dans sa boutique. A chaque commerce, d’estimer ce qui est le plus adapté, à la fois pour garantir la sécurité des employés, mais aussi des clients.

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Règles pas respectées

Caroline évolue en hésitant dans ce nouveau monde. "Au début, je ne faisais pas forcément attention aux consignes de chaque commerce", raconte cette Parisienne trentenaire un peu tête-en-l'air. "Je suis entrée dans la boulangerie alors qu’il y avait déjà une personne, je me suis fait réprimander et j’ai dû retourner à la porte. On a l’impression que tout le monde vous regarde, d’être pris en faute." Autre expérience malheureuse, dans un bureau de tabac, où là, elle se fait refouler sans  comprendre ce qu’elle a fait de mal. "Je ne sais pas si je n’ai pas avancé assez vite dans la queue, ou s’il fallait un masque. Le type grognait derrière sa vitre, je n’ai pas compris, du coup j’ai récupéré ma monnaie en disant que j’allais voir ailleurs, il m’a répondu 'tant mieux, on n’a pas besoin de clientes comme vous !'" 

Pourtant, elle veut bien faire. Juste parfois, elle se perd dans les règles. "L'autre fois, j’ai demandé trois fois à la porte d’un petit commerce si je pouvais entrer sans masque, puis si je pouvais toucher les vêtements, les essayer. La vendeuse m’a prise pour une hyperstressée de la sécurité, un peu parano. Résultat, elle a mis un masque pour me rassurer ! Alors que je voulais juste être sûre que je suivais bien les règles."

J'en suis à mon troisième passage de gel, je vais finir par ne plus avoir de mains- Une cliente

Maintenant, avant d'entrer dans un magasin, elle cherche les consignes sur la devanture. Mais de nouveaux questionnements émergent : "L’autre fois, j’étais dans une file d’attente pour La Poste. Pour patienter, j’allume une cigarette. Mais en fumant, je projette des gouttelettes... Est-ce que c'est mal ?" 

Certaines boutiques - et certains clients - sont en effet intraitables. Samedi, Sophie est allée refaire provision de vêtements pour enfants, dans une boutique Okaïdi, en région parisienne. "Pas plus de 4 personnes en même temps dans le magasin donc il y avait la queue", raconte-t-elle. "Après 20 minutes d'attente, la personne devant moi s'est fait refouler car elle n'avait pas de masque. La vendeuse a dit que c'était une consigne de son enseigne et qu'elle ne pouvait pas l'accepter sans masque." Quelques instants après, elle entre dans une toute petite boutique de vêtements : "dès que tu franchis le pas de la porte on te demande de te passer les mains au gel hydroalcoolique", raconte Sophie. Derrière elle, une cliente  remarque que c'est la troisième fois de suite qu'on lui demande en une, "je vais finir par ne plus avoir de mains", remarque-t-elle. 

Pression sur les masques

Et d'autres fois, à l’inverse, il n’y a rien.  Ainsi, quand Nicolas, Aurore et Emmanuel, Parisiens consciencieux, sont allés faire un ravitaillement pour l’apéro dans une petite supérette près de la place de la République, ils s’enquièrent à l’entrée : peut-on rentrer à deux, à trois ? Est-il ce qu'il faut un masque ? Derrière sa caisse, le vendeur, placide, sans gant sans masque et sans plexiglas acquiesce : non, non aucun problème. "Ça me faisait bizarre de plonger mes mains dans les bacs de tomates, mais le vendeur avait l’air de trouver ça normal",  glisse Nicolas.

Un tour de shopping anodin peut vite générer en sentiment d’inconfort, la crainte d’être en faute. Guillaume, l’a ressenti, en allant acheter de quoi faire un apéro. "C’était une boutique avec des étagères recouvertes de boîtes de conserves, de pâté, mais en conserve. Assez naturellement j’ai commencé à prendre celles que je voulais. Le vendeur m’a tout de suite arrêté, je n'avais pas le droit de me servir moi-même. Pour le coup, je n’ai pas bien compris l’utilité." 

Bénédicte, pourtant très précautionneuse sur les gestes barrière, ne porte pas systématiquement de masques quand elle va faire ses courses. Mais elle a droit à des remarques et regards réprobateurs. "Porter un masque m'angoisse et les gens qui en portent croient être protégés alors qu'il le touche sans cesse et en oublie tous les autres gestes barrières. 

Ce week-end, elle est allée chez l'esthéticienne, pour une épilation des sourcils et des jambes. "Je demande à la vendeuse s'il faut que je mette mon masque, elle me dit : "pour le visage je veux bien, mais pour les jambes ce n'est pas grave. Alors que concrètement il n'y a pas beaucoup plus d'un mètre entre ma bouche et mes jambes. J’ai trouvé cela un peu idiot." A se demander si certaines règles ne sont pas là pour rassurer, plus que pour réellement protéger. 

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Caroline, en tout cas, le sent : toutes ces contraintes, ces hésitations, ne lui donnent pas vraiment envie de traîner dans les boutiques. "Samedi, en passant dans les rues commerçantes près de Bastille, beaucoup d'enseignes de produits pas vraiment essentiels, Søstrene Grene, Lush, Gap... avaient rouvert. Souvent, on passe dans les rayons pour se balader, sans rien avoir à acheter de précis." Mais les longues files d’attentes, les gens masqués, lui ont enlevé toute l’envie d'aller y traîner. "Je pense que tout ça va beaucoup jouer sur ma fréquentation des grandes enseignes ou même des boutiques qui ne relèvent pas du strict nécessaire.

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