"On nous laisse crever" : le cri d’alarme d'une "extra" de la restauration événementielle

Mélissande, maître d'hôtel.
Emploi

TÉMOIGNAGE - Dans les mariages, les ministères, ils sont de toutes les réceptions, officielles ou privées. Les maîtres d’hôtel et cuisiniers travaillant pour des traiteurs subissent de plein fouet les effets de la crise. Mélissande, aujourd'hui dans une situation financière critique, nous raconte.

"On a travaillé pour eux ! On les a servis dans les ministères, on était là quand Edouard Philippe a déjeuné à Versailles avec Nicole Belloubet, on a fait la candidature pour les JO 2024, les Gay games, on va régulièrement à la mairie de Paris… Ce n’est pas possible qu’ils nous oublient !"

Cri du cœur, cri d’amertume, mais surtout de tristesse, qui finit dans un sanglot. Au bout du fil, Mélissande raconte d’une voix hachée sa lente descente aux enfers depuis deux mois. Elle est maître d’hôtel, en extra. Une profession peu connue, car discrète, mais pourtant bien présente : petites fourmis des grandes réceptions, des grandes occasions, les maîtres d’hôtel et chefs cuisiniers de la restauration événementielle sont partout. Les buffets de mariage, de baptême, c’est eux. Les vœux d’entreprise, les inaugurations de produits, aussi. On peut également les voir dans les loges du parc des Princes, des 24 heures du Mans, à Roland Garros. Ou enfin lors des réceptions dans les ministères, à l'Elysée… Bref, à chaque fois qu’il faut fêter un événement, signer un contrat, lancer un produit, et qu'un buffet ou du champagne sont sortis. "C’est un choix de vie avec des contraintes horaires, il faut souvent travailler le week-end, mais on l’a choisi", raconte Mélissande. "C’est un métier tellement passionnant, que ce soit culturellement, gustativement, humainement… Il me tient à cœur, je ne veux pas le lâcher."

On a été les premiers impactés, on sera les derniers à reprendre et on ne pense pas à nous- Mélissande, maître d'hôtel en extra

Sauf que tout s’est écroulé avec le confinement. Les traiteurs en ont fait les frais, mais derrière eux, ces "extras" qu’ils appelaient au débotté pour travailler, encore plus. Mélissa a vu venir la crise : "Le 6 mars, j’avais quatre jours de travail pour une prestation chez Hermès, il fallait faire la mise en place, le dressage du buffet, l’installation des tables, la réception, le rangement. Sauf que début février, toutes les dates se sont annulées. On a été les premiers impactés, on sera les derniers à reprendre et on ne pense pas à nous."

Parce que ces maîtres d’hôtel et cuisiniers ont un régime qui ne rentre pas dans les cases, et échappent du coup à toutes les aides gouvernementales. Auparavant intermittents, ils sont depuis 2014 affiliés au régime général, mais sont tenus d’effectuer un quota d’heures suffisant (910 heures) pour pouvoir prétendre au chômage. Beaucoup étant sans travail depuis fin février, ils n'ont pas pu reconstruire leurs droits.

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Pas de RSA, pas de chômage, et des traites à payer

Mélissande a vu l'engrenage infernal se mettre en branle. Car avec cette date d’Hermès qui s'est annulée, elle n’a pas pu atteindre le nombre d’heures suffisants. Et n’a donc pas pu ouvrir de droits au chômage. "Il me manquait à peine une centaine d’heures quand tout est arrivé", note-t-elle. "Depuis mars, je n’ai aucun salaire, aucun revenu. On un loyer de 900 euros, trois enfants…" Pour l’instant, sa famille tient sur les droits de son conjoint, David, lui aussi maître d’hôtel : 72 euros par jour jusqu’à fin juin. La jeune femme a pris sur elle, tenté de frapper à des portes. "Je me suis renseignée pour le RSA, raconte-t-elle. Mais on m'a répondu que pour l'instant on ne rentrait pas dans les cases et qu'il fallait attendre fin juin." Elle a fait le calcul : "A cette date, on aura 432 euros de mon mari, avec les 534 euros de la Caf pour mes trois enfants. Cela nous fait un total d’un peu moins de 1.000 euros, avec un loyer de 875 euros..."

Lundi, la situation s’est encore dégradée. "Un huissier a frappé à la porte. Car avant la crise, nous avions des échéanciers pour rembourser des factures, tout était calé. On n’est pas des mauvais payeurs, mais depuis mars, ce n’est pas qu’on ne veut pas, c’est qu’on ne peut pas." L’huissier a laissé une lettre annonçant la vente aux enchères des biens de Mélissande, le 29 juin prochain. "Ils ont recensé une télévision, un meuble moderne de rangement, un canapé en tissu, une table et 4 chaises… C’est tout ce qu’on a", soupire la jeune femme. 

On n’a jamais rien demandé et on nous laisse comme ça, crever- Mélissande, maître d'hôtel en extra

Sa voix tremble : "On me renvoie sur des fonds de solidarité, on me dit qu’on ne peut rien faire quand le service contentieux est saisi… J’avais mon boulot, et mes enfants. Mon boulot, l’Etat m’empêche de le faire. Maintenant, on veut me prendre mes meubles. C’est quoi la suite, on va me prendre mes enfants parce que je n’ai pas de quoi m’occuper d’eux ? On n’a jamais rien demandé et on nous laisse comme ça, crever !" Dans l’immédiat, une de ses amies a lancé une cagnotte Leetchi pour aider la famille à faire face. Faible espoir.

Comme Mélissande, ils sont 15.000 à 20.000 "extras" en France à se retrouver dans des situations critiques avec la crise. Une association, l’OPRE (Organisation du personnel de la restauration dans l’événementiel), s’est montée en urgence pour défendre les intérêts de ces professionnels, et demander leur rapatriement sous le régime des intermittents, pour pouvoir bénéficier des aides du gouvernement.  "Chaque Français qui a 25 ans et plus a dans sa vie croisé un extra qui l’a servi, soit dans un cadre privé, soit 'corporate'", explique François Choux, porte-parole de l’OPRE. "Mais aujourd’hui, nous subissons une des retombées économiques les plus violentes de toute la France. On glisse doucement vers l'enfer.

François Choux craint même que l'ensemble de la profession ne sombre : "Si on n’est pas sauvés, c’est un métier qui va disparaître et tous les grands événements, du festival de Cannes au Salon de l'Agriculture, ne résonneront plus jamais de la même manière. Sans extra, le palais de l'Elysée lui-même n’aurait plus le même visage !"

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Alors, ils l'ont compris : pour être écoutés, il faut faire parler. Oublier la réserve et la discrétion qu’implique le métier. Le 24 juin prochain, les maîtres d'hôtels ont prévu une opération "médiatique et statique" : "D’habitude, on ne veut déranger personne. Mais il faut absolument qu’on se fasse entendre", lance Mélissande. "L’armée de l’ombre passe à la lumière."

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