"On s’attend à un raz- de-marée" : comment Pôle emploi peut faire face à la vague de chômeurs ?

"On s’attend à un raz- de-marée" : comment Pôle emploi peut faire face à la vague de chômeurs ?
Emploi

ENQUÊTE - Alors que les plans sociaux commencent à être annoncés, que l’Unedic prévoit 800.000 destructions d’emploi, Pôle emploi s’attend, inéluctablement à une hausse des inscriptions. Les conseillers vont-ils pouvoir faire face ?

"On s’attend à un raz- de-marée." Et pour l'affronter, monte-t-on à bord d'un paquebot ou d'un radeau ? C'est la question que se posent les conseillers de Pôle emploi : la crise économique succédant à la crise sanitaire, sont attendues 800.000 destructions d’emploi et le nombre de chômeurs, certes en baisse au moins de mai (-3,3%), reste au niveau très élevé de 4,426 millions. 

Raz-de-marée attendu pour septembre

Mais si la tempête est annoncée, sur le terrain, pour l'instant, on ne voit pas encore la vague : "On ne ressent pas les impacts des chiffres du chômage, car cette hausse qui a été communiquée depuis mars est davantage en réalité un jeu de transfert de catégories", explique à LCI David Vallaperta, délégué CFDT Pôle emploi. "Les trois-quart des évolutions sont des chômeurs de catégorie B et C, c’est-à-dire avec une activité partielle, intérimaires, CDD, vers la catégorie A, sans activité du tout. Il y a encore peu d’entrées. Mais on sait que cela ne va pas durer."

"Les activités saisonnières de cet été risquent de contenir l'effet attendu, complète de son côté Fabien Milon, délégué syndical central FO à Pôle emploi. "Mais en septembre, on s’attend à quelque chose d’assez considérable, renforcé encore par l’arrivée des jeunes sur le marché du travail, qui d’ordinaires ne passaient pas par la case Pôle emploi." Et lui en est certain : "Avec, en plus, la réforme de l’assurance-chômage -suspendue à ce jour- et la nouvelle manière de calculer les indemnisations, qui diminue drastiquement le montant versé et les droits des demandeurs, cela va être, dans les agences, de la colère, de la violence. Cela va être très, très tendu."

Pour l'instant, "la situation est un peu étrange en interne", commente David Vallaperta. Sorte d'entre-deux, dû au déconfinement et à la remise en route : "En interne, on est encore sur la sortie de la crise sanitaire, sur ce que déjà on remet en place en présentiel : Pôle emploi a commencé à rouvrir ses agences le 18 mai, mais c’est très progressif", explique le délégué. "Et la grande partie des activités n’était que sur rendez-vous, de façon à pouvoir contrôler les flux. Tout cela change la semaine prochaine, les accueils vont rouvrir. Et c’est déjà un point un peu sensible, même si on n’a pas trop de visibilité sur le niveau de sollicitation qu’il va y avoir."  Et ce court-termisme, certes compréhensible au vu du contexte, "nous embête forcément : on a tous le nez dans le guidon, sauf qu’on voit bien que les choses vont s’accélérer très vite d’ici la fin de l’été."

A la vigie, Pôle emploi aperçoit déjà nettement la vague. Et dit se tenir prêt. "Nous sommes conscient qu’un afflux de demandeurs d’emploi est à venir et nous l'anticipons", répond l’institution à LCI. Parmi les pistes déployées, "nous étudions un redéploiement partiel de certaines compétences en interne." Surtout, Pôle emploi mise sur les outils numériques, qui ont permis ces dernières années la dématérialisation d’une partie du processus : "Beaucoup de démarches se font désormais en ligne, permettant à Pôle emploi d'absorber la charge liée à la hausse du nombre d’inscriptions". 

Le service dématérialisé peut-il tout sauver ?

On redéploie donc. Depuis plusieurs années, Pôle emploi avait tendance à spécialiser ses conseillers, autrefois chargés à la fois de l’indemnisation et de l'accompagnement au retour vers l’emploi. Une bi-compétence abandonnée à partir de 2013. "Avec la dématérialisation, Pôle emploi avait plutôt réduit le nombre d’agents spécialisés sur l’indemnisation", explique David Vallaperta, "considérant qu'internet permettait de répondre à majorité des demandes. Mais ce ’nest pas allé aussi vite qu’escompté". 

Pour la CFDT, il faut déspécialiser pour apporter de la souplesse ."Cela permettrait de faire tourner plus facilement les conseillers à l’accueil, où 60% des demandes tournent autour des questions d’indemnisation.  Ce serait extrêmement profitable", estime David Vallaperta.

Indemniser, dans un premier temps mais accompagner pour retrouver un emploi. C'est tout l'enjeu : "S’il faut concentrer ses forces sur les indemnisations dans un premier temps, il ne faut pas pour autant délaisser le volet accompagnement", rappelle David Vallaperta. "Notamment pour les reconversions". Selon lui, certains secteurs ne reprendront pas rapidement. Pour en changer, il faudra se former. Et c'est le rôle de Pôle emploi de le rendre possible.

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Il faut, d’abord et avant tout, des effectifs. Tout le reste c’est du blabla- Fabien Milon, délégué FO Pôle emploi

Réorganiser mais aussi, et surtout selon les syndicats : recruter. "Pour faire face, il faut, d’abord et avant tout, des effectifs. Tout le reste c’est du blabla’'" juge Fabien Milon. Le syndicaliste rappelle les chiffres : "Après la crise de 2008, le nombre de demandeurs d’emploi a augmenté de 40%. Dans le même temps, les effectifs de Pôle emploi  ont augmenté de 8%. Là, on s’attend à un million, peut-être plus, de chômeurs supplémentaires… " "On arrivera à faire face en septembre, mais si la tendance se maintient sur les prochains mois, cela va être impossible à tenir", enchérit David Vallaperta. "D’autant plus qu'avant la crise, les conseillers avaient déjà des portefeuilles très chargés et ne pouvaient pas suivre." 

En 2019, un rapport mené par le député LR Stépphane Viry s’interrogeait sur l’efficacité d’une "politique qui consiste à viser toujours plus avec moins de moyens" : "J’ai le sentiment que les gains de productivité ont été poussés à leur maximum", écrivait-il, évoquant, malgré le "dévouement remarquable" des personnels, le sentiment très répandu "d’une importante dégradation de leurs conditions de travail et, par conséquent, d’une forte détérioration du service rendu aux usagers."

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A l'origine de la création de Pôle emploi, né de la fusion de l’Assedic (indemnisation), et de l'ANPE (accompagnement à l’emploi) chaque agent devait avoir 60 demandeurs d’emplois dans son portefeuille. Mais cet objectif n’a jamais pu être atteint",  rappelle le député. Selon ses chiffres, en décembre 2018, la moyenne était de 100 dossiers par conseiller mais cela pouvait aller jusqu'à 400. Avec, au bout de la chaîne, des intéressés qui n'ont toujours pas de rendez-vous cinq mois après leur inscription, déplorent l’absence d’accompagnement ou la mauvaise orientation qui leur est proposée, ou que les offres ne correspondent pas. Et d'ici quelques mois, ils seront malheureusement beaucoup plus nombreux. 

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