Prélèvement à la source et choc psychologique : "S’il y a des bugs, le terreau est là pour que les choses s’enveniment"

Emploi
SOURIEZ, VOUS ÊTES PRELEVES – A un mois de la mise en place du prélèvement à la source, les sociétés sont-elles prêtes ? Quel est le ressenti des salariés, notamment face au fameux "choc psychologique" d'un salaire raboté ? Pour l'instant, c'est plutôt positif, analysent l’Observatoire social de l'entreprise et le Cesi, qui pointent tout de même un terreau rempli d’inquiétudes.

A priori, ils ne sont pas contre, mais plutôt dans le flou. A un mois du basculement au prélèvement à la source, l’Observatoire social de l'entreprise, le Cesi (Campus d'enseignement supérieur et de formation professionnelle) et l’institut Ipsos ont sondé les chefs d’entreprise et les salariés. Où en sont-ils dans la mise en place ? Sont-ils inquiets ? 


Pas tous prêts, mais plutôt sereins, à en croire les résultats dévoilés par Brice Teinturier, directeur général adjoint d'Ipsos, mardi matin. 59% des chefs d’entreprise pensent ainsi être prêts au 1er janvier, 31% estiment que c’est "probable mais pas certain". 68% trouvent d'ailleurs la mise en place facile, mais ils sont tout de même un sur quatre - et parmi eux, 26% dans des entreprises de moins de 50 salariés -, à avouer des difficultés. 57% des patrons estiment encore que le prélèvement à la source va alourdir la gestion de la paie, et encore plus dans les grosses structures.

Les entreprises sont plutôt sereines

Me Pierre Appremont, avocat spécialisé en droit fiscal, conseiller auprès des entreprises, constate la même chose sur le terrain. "Aujourd’hui, les chefs d’entreprise sont sereins. Ils se préparent quand même depuis maintenant deux ans", note-t-il. Les quelques atermoiements de la fin d’été, au moment du "stop and go" initié par le gouvernement, sont oubliés. "Au bout du compte, ce nouveau mécanisme se rapproche d’une cotisation sociale complémentaire, sauf qu’on a un mode de calcul qui dépend d’un élément subjectif", estime l'avocat. Didier Chatriot, président de 3 Ingénieurs associés, PME de 75 salariés, confirme : "Cela s’est fait relativement sereinement. Nous avons une seule responsable RH, elle a suivi une formation, et a tourné dans les agences pour informer les salariés", explique-t-il. "Ce n'était d'ailleurs pas une demande de leur part, mais ils étaient plutôt contents d’avoir l’information".


Sur la mise en place, donc, le discours est homogène : ça va. Mais la vraie question reste : et après ? Qu’est-ce que cela va changer ? Selon le baromètre, un patron sur 4 craint que des dysfonctionnements dans les prélèvements n’engagent leur responsabilité juridique. Et un sur trois envisage la possibilité que les relations se tendent avec les salariés. Autre crainte précise n'est identifiée, juste une anxiété sur des problèmes concernant des cas particuliers. "Plus l’entreprise est grande, plus le système est compliqué à mettre en œuvre, car il y a mécaniquement plus de cas particuliers", analyse Me Pierre Appremont.

Pour 52% des salariés, c'est une bonne chose

Les salariés, eux, sont plutôt conquis : 52% estiment que prélèvement automatique est une bonne chose. A l'inverse, ils sont tout de même 23% à juger que c'est une "mauvaise chose". "C'est un chiffre massif, même s’il n’est pas majoritaire, qui traduit une vraie inquiétude", analyse Brice Teinturier. Les résultats traduisent d'ailleurs un fossé : ceux qui sont favorables sont en majorité des cadres, aisés, ou qui en tout cas arrivent à mettre de l’argent de côté à la fin du mois. Les réticents sont des employés, qui vivent sur leurs économies ou à découvert. 


Mais reste aussi la vraie question, insoluble, celle-là : l’impact psychologique que va occasionner cette fiche rabotée. Plus d’un patron sur deux (53%) craint que les salariés aient le sentiment que leur paie a baissé. Une crainte totalement partagée par les collaborateurs. 62% admettent que la réforme peut leur donner le sentiment de gagner moins. Certaines entreprises, comme BNP Paribas, cherchent d'ailleurs à atténuer ce potentiel "choc psychologique" en décidant de lisser, à partir de janvier, le 13e mois sur l'année. Car les chiffres présentés par le baromètre sont d’autant moins négligeables que, cette année, la première préoccupation des salariés concerne le niveau de salaire (pour 32% des sondés, une hausse de trois points par rapport à l'an dernier).

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Prélèvement à la source : à quoi ressembleront nos futures fiches de paie ?

C’est sûr qu’il y aura des problèmesHélène Fauvel, FO Finances publiques

"C’est révélateur de ce qu’il se passe dans le pays", estime Brice Teinturier. "Avant, la question du maintien de l’emploi était archi-dominante. Elle est toujours très importante, mais arrive en 2e ou 3e position. Et cela change énormément de choses." Car si, sur le papier, le prélèvement à la source apparaît donc comme "globalement positif, globalement accepté", des deux côtés, une minorité importante s’interroge donc les conséquences. "En fait, si cela se passe bien au 1er janvier, toutes ces inquiétudes seront balayées, mais s’il y a des bugs, le terreau est là pour que les choses s’enveniment potentiellement un peu plus", conclut Brice Teinturier.


Et là-dessus, tous, patronat comme syndicats de l'administration fiscale semblent d'accord : des bugs, il y en aura. "Sur une réforme de cette ampleur, c’est sûr qu’il y aura des problèmes", réagit Hélène Fauvel, secrétaire générale FO des Finances publiques. "L’interrogation est plutôt d’en connaître l’ampleur", précise Yves Dubief, président Medef de la Commission fiscale.  "Concrètement, le prélèvement à la source va être pratique pour ceux qui n’ont jamais de changement, toujours le même employeur, la même paie et la même situation de famille", résume Hélène Fauvel. "Mais pour ceux qui alternent des périodes de chômage et de travail, ont des situations familiales qui changent, cela va être encore plus compliqué." 

Est-ce que avec cette mesure, on va en rajouter une couche ?Me Pierre Appremont, spécialiste en droit fiscal

Et difficile de savoir alors comment vont réagir les salariés, dans ce système plus opaque pour eux - ils sauront moins facilement ce qu'ils paient, par exemple. "On voit les mouvements sociaux d’aujourd’hui, qui s’expriment sur le pouvoir d’achat. Est-ce que avec cette mesure, on va en rajouter une couche ?", questionne Me Pierre Appremont. "Parce que si on raisonne objectivement, cette mesure n’a pas d’impact sur le niveau de vie, car cela reste un problème de trésorerie", dit-il. 


Et derrière tout ça, Brice Teinturier rappelle le décor : celui d’une baisse du consentement à l’impôt, autrement appelé "le ras-le-bol fiscal", comme le rappelait il y a quelques jours un autre sondage dans Le Monde. "Aujourd’hui, massivement, les Français considèrent que les prélèvements sont excessifs, l’argent mal utilisé, pas légitime", résume-t-il. "Et ce qui inquiète le plus, c'est la crainte que l’Etat ne profite de ce flou pour augmenter les prélèvements."


Hasard ou pas, dans son allocution ce mardi matin, en réponse au mouvement des Gilets jaunes, Emmanuel Macron a lui aussi évoqué ce "consentement à l’impôt" qui s’érode dramatiquement. Et a voulu donner des pistes de "combat" : "Il faut en redonner le sens profond, bâtir un nouveau contrat social", a-t-il dit. "Si personne ne fait de la pédagogie, le concitoyen continuera à croire que c’est normal que l’école, le système de santé soit gratuite", mais aussi les allocations, le chômage, le système de santé...  Volonté de déminer ?


> Salariés et chefs d'entreprises toujours optimistes malgré la dégradation des perspectives économiques : Consulter le baromètre du climat social en France, réalisé par l'Observatoire Social de l’Entreprise et l'Ipsos.

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