"Face au péril climatique, il y a urgence !" : et si les jeunes faisaient bouger les choses dans les entreprises ?

"Face au péril climatique, il y a urgence !" : et si les jeunes faisaient bouger les choses dans les entreprises ?
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ENQUÊTE - Partenaire du Prix Entreprises pour l’environnement (EpE), LCI vous livre pendant un mois des articles autour de la thématique "travailler vert". Cette semaine, nous vous proposons un zoom sur la manière dont les jeunes talents se mobilisent pour faire bouger les choses dans le monde de l'entreprise, en faisant savoir leur volonté de mettre en place une économie plus verte.

Et si c’étaient les jeunes qui nous bousculaient ? Qui réussissaient à faire bouger les entreprises, ces gros mastodontes, sur le volet environnemental ? En novembre dernier, un texte a donné le ton : le "Manifeste étudiant pour un réveil écologique". Signé par plus de 26.000 étudiants de 300 grandes écoles françaises (Polytechnique, Sciences Po, HEC, ENS, ESCP, écoles d’agro, écoles d’ingénieurs...), il appelle à un "changement radical de trajectoire", pour éviter la "catastrophe environnementale et humaine". 


Et le texte affirme que ce changement radical passe aussi par l’univers de l’entreprise et les décideurs économiques :"Au fur et à mesure que nous nous approchons de notre premier emploi, nous nous apercevons que le système dont nous faisons partie nous oriente vers des postes souvent incompatibles avec le fruit de nos réflexions et nous enferme dans des contradictions quotidiennes", écrivent les signataires.

Je suis prêt à aller chez un concurrent qui paie moins, mais qui soit dans une démarche environnementaleJulien, 20 ans, signataire du Manifeste

Prise de conscience, appel à réagir, à agir. Leur force ? Ils sont les "jeunes talents", les décideurs de demain, ceux vers qui louchent les employeurs. Un moyen donc d’avoir leur oreille. Théo, 22 ans, étudiant à Sciences Po ; Julien, 20 ans, de l’ESCP (Ecole supérieure de commerce de Paris) ; Sébastien, futur ingénieur de l'école Centrale de Lille, sont trois signataires du manifeste. Chacun, via ses racines familiales, ses lectures, a développé une conscience écolo, un vrai désir de changer les choses. "Nous sommes nés dans une époque à laquelle il est avéré que nous allons connaître des problèmes écologiques. On sait qu’on ne va pas pouvoir continuer comme ça, à la différence de nos parents", indique Julien. "C’est assez frustrant d’être totalement conscient de ce péril climatique et de savoir que notre génération va le subir de plein fouet. Mais nous n'avons pas le temps d’attendre d’être nous-mêmes à des postes de responsabilité. Donc on tire la sonnette d’alarme pour engager ces transformations le plus vite possible", ajoute-t-il.


Parce que cette prise de conscience leur paraît encore bien loin. "Nous avons le sentiment d'entrer dans un monde de l’entreprise  qui n’est pas assez conscient des limites écologiques et sociales de notre modèle économique", avance Théo. "Certes, la conscience des enjeux existe, mais les actions mises en place ne sont pas à la hauteur", abonde Julien. "Ils réfléchissent avec les mêmes fonctionnements que toujours, là où l’urgence climatique imposerait de s'affranchir certaines règles". Et cette conviction passe avant tout choix de carrière. "Je  suis prêt à aller chez un concurrent qui paie moins, mais qui serait dans une démarche proactive d’amélioration environnementale", affirme Julien. Idem pour Sébastien. "Je n’ai pas envie d’être dans une entreprise qui ne fait rien ou qui se cache derrière une belle communication", souligne-t-il. "J’ai envie de travailler là où ma voix va compter, et où je vais pouvoir avoir un impact positif sur ces questions environnementales". 

Il y a des aspirations très profondes de changement, les entreprises doivent les prendre en compteNathalie Devulder, directrice RSE chez RTE

Motivés donc, mais aussi pragmatiques et réalistes. A la suite du Manifeste, les étudiants se sont répartis en groupes de travail. L'un d'eux veut sensibiliser les grandes entreprises. "Nous rencontrons les directeurs Développement durable ou RSE (Responsabilité sociétale des entreprises), voire les dirigeants ou les comités d’administration. Nous montrons que cette attente environnementale, ce n’est pas 'que' des associations environnementales, mais aussi des étudiants, des futurs cadres". Ils arrivent avec une grille de lecture, des pistes d’action. "Nous sommes dans une démarche d’échange, sans faire de comparaison et sans boycotter ceux qui n’ont pas enclenché cette transformation. Nous sommes prêts à les aider".


En face d’ailleurs, peut-être parce que le texte vient des grandes écoles, les grands groupes ont prêté une oreille attentive. Nathalie Devulder, directrice RSE chez RTE (Réseau du transport d'électricité), a ainsi rencontré plusieurs fois des signataires du Manifeste. Elle est ravie : "C’est une excellente nouvelle que les jeunes se mobilisent. C’est un signe très fort et une prise de conscience très encourageante !" Elle raconte sentir déjà, depuis quelques années, en discutant avec de jeunes embauchés, l’urgence de devoir agir et leur motivation à travailler dans des secteurs où ils peuvent agir.

La boîte avait de tels besoins de recrutement qu’ils étaient prêts à changer Sébastien, étudiant à l'école Centrale de Lille

Ces jeunes attendent donc beaucoup, à la hauteur de l’enjeu. Ce qui est parfois loin d'être le cas. Sébastien se rappelle ainsi d'un stage dans un cabinet d’audit et conseil en développement durable où il a vu de tout : "Des entreprises  pensaient avoir mis en place une politique environnementale hyper forte. Elle consistait en fait à supprimer tous les gobelets en plastique… C’était un peu ridicule", raconte-t-il. "D’autres mettent en place des politiques d’efficacité énergétique pour réduire la consommation. Mais je n’ai encore jamais vu une société abandonner un secteur d’activité car il est trop polluant. Si une entreprise était prête à ça, ce serait clairement un moyen de draguer les jeunes !" 


Mais, pas à pas, de petits changements sont visibles. Sébastien évoque par exemple un autre stage dans une société de conseil en ingénierie : "La boîte avait un turn-over de 30 à 40%. Ils s’étaient rendu compte que les étudiants leur demandaient de plus en plus un rapport RSE facile à lire pour que les futurs employés connaissent l’impact de l’entreprise. Et ils avaient de tels besoins de recrutement qu’ils étaient prêts à changer pour les attirer !". 

Ils veulent que leurs actions aient une vraie portée sociale, qui ait du sens pour euxElodie Gentina, enseignant-chercheur à l'IESEG

Utopiques ou pas, ces jeunes d'aujourd'hui sont en tout cas différents de leurs aînés. Elodie Gentina, enseignant-chercheur à l'IESEG School of management, auteure de "Génération Z. Des Z consommateurs aux Z collaborateurs" (Dunod, 2018) confirme. "Les baby-boomers ne vivaient que par et pour le travail. Avec la crise et le chômage, les jeunes ont un rapport au travail différent, plus détaché", explique-t-elle. "Pour eux, le salaire n'est plus le premier critère pour aller dans une entreprise. Ils veulent que leurs actions aient une vraie portée sociale, qui ait du sens pour eux, que cela les fasse grandir. C'est ce qui les fait rester, être fidèle en entreprise."


Etienne Maclouf, enseignant-chercheur à Paris 2 Panthéon-Assas, spécialiste de la gestion des organisations, évoque aussi cette prise de conscience environnementale et sociétale : "Le Manifeste, c’est ce phénomène qui fait que vous n’allez plus pouvoir rester dans une réunion car vous ne comprenez plus comment on peut vouloir développer ceci ou cela. Cela s'apparente un peu à l’objection de conscience", dit-il. "C’est extrêmement nouveau à cette échelle, on a très peu d’éléments pour dire ce qui va se passer".

On observe ce que certains vont appeler du green-washing, des actions qui permettent de maintenir le cœur de business sans y toucherEtienne Maclouf, enseignant-chercheur

Reste désormais LA question : les entreprises sont-elles prêtes à changer leur fonctionnement pour continuer à attirer ces jeunes ? Certaines affichent clairement, comme RTE, leur démarche environnementale globale. Mais Etienne Maclouf, qui pilote une étude sur l'intérêt pour l'employeur d'intégrer l'écologie dans sa stratégie pour conserver son attractivité, est dubitatif sur la profondeur des changements qui peuvent s’opérer au sein de certaines organisations. "La remise en cause n’est pas forcément nécessaire pour faire venir les talents", explique-t-il. Selon lui, les sociétés peuvent prendre en compte cette conscience écologique d’un point de vue pragmatique en se disant : 'Des jeunes manifestent. Nous devons en tenir compte, voir sur quels leviers agir pour les rassurer, tout en maintenant notre business. Et si le levier traditionnel de la carrière et de l’incitation par les salaires ne suffisent plus, inventons de nouvelles pratiques." 


Et le chercheur d'observer "ce que certains appellent du 'green-washing', c'est-à-dire des actions qui permettent de maintenir le cœur de business sans y toucher." Il évoque ainsi le cas d'entreprises finançant des thèses en psychologie environnementale pour analyser les conditions d’acceptabilité sociale des déchets nucléaires. "Mais il n’y a pas réellement de prise de conscience écolo, au sens où la direction questionnerait ses activités en profondeur", analyse-t-il. S'ajoute également selon lui l'effet dit de "l'épuisement des ressources cognitives". "Face à la communication et au marketing déployés par l'employeur pour essayer de convaincre sur le mode 'nous faisons des choses, regardez objectivement, et arrêtez de voir tout en noir', les jeunes ont-ils encore la ressource et la force pour avoir un discours critique ?". 

Ils n’y arrivent plus, le décalage est trop fort, surtout dans des secteurs comme la banque, la finance, les assurancesUne DRH

Une RH, passée par de grands groupes, fait le même constat : "Ils essaient de s’adapter, mais souvent avec un temps de retard et en ne prenant pas suffisamment la mesure de l’importance du sujet". Elle se souvient ainsi de discussions, à l'époque, autour de la génération Y : "J’entendais les gens qui cherchaient à réduire l’importance de leurs interrogations, en disant 'ça leur passera'". 


Mais aujourd'hui, elle sent qu'un réel décalage est en train de se créer. "On ne parle même plus de conscience écologique, c’est tripal", insiste-t-elle. "Je vois des jeunes qui se disent 'ce n’est pas possible, on est en train de faire crever le monde, et moi je vais juste aller m’intéresser à ma carrière, à mon salaire ? Ils n’y arrivent plus, surtout dans des secteurs comme la banque, la finance, les assurances". Elle lance : "Si j’avais un conseil pour tous les DRH, le meilleur service à rendre à son entreprise, c’est de bouger vraiment. Prenez ça comme une opportunité pour vous poser des questions de fond, pour faire évoluer les choses en interne. Nous avons tous un rôle à jouer dans ce qu’il se passe dans le monde d’un point de vue écologique !"

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Environnement : les entreprises se mettent aussi au recyclage

Comme chaque année depuis 14 ans, Entreprises pour l’Environnement (EpE), LCI (anciennement Metronews) et les sponsors du Prix lancent leur appel à projets pour le Prix Jeunes pour l’Environnement doté de plus de 10 000€. Cette année, les jeunes de 15 à 30 ans sont invités à formuler des idées concrètes et inédites en répondant à la question suivante : " Travailler vert : comment influencerez-vous votre entreprise ?". Qu’est-ce que "travailler vert" ? Cela peut vouloir dire comment inventer des organisations de travail qui favorisent l’innovation frugale, des campagnes de communication éco-responsables, des actions d’entreprises ou des politiques publiques, des changements de gouvernance, de matières premières ou de business model, des innovations plus éco-conçues… ? Soyez ambitieux, créatifs et persuasifs ! Dépôt des dossiers jusqu’au 18 mars 2019.



Pour plus de précisions, rendez-vous sur le site dédié http://www.epe-asso.org/prix-epelci-2019/ ou la page Facebook https://www.facebook.com/prixepelci/

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