Renforcement du contrôle des chômeurs : "Cela accélère le retour à un emploi moins stable et de moins bonne qualité"

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EMPLOI - Le décret renforçant les mesures de contrôles des chômeurs, publié le 30 décembre, peut favoriser une certaine baisse du chômage, mais présente le risque d'une hausse de la précarité, estime Anne Fretel, spécialiste de l'accompagnement des chômeurs et membre des Economistes atterrés.

Paru le 30 décembre au Journal officiel, un décret d'application de la loi Avenir professionnel renforce considérablement le contrôle des chômeurs, menaçant les chômeurs trop peu assidus à leurs rendez-vous Pôle emploi de sanctions drastiques. Elles vont de la suppression des indemnités chômage à la radiation. De la même façon, la définition de "l'offre raisonnable d'emploi", que le demandeur se verra être interdit de refuser, ne prend plus en compte "l'antériorité du salaire". Autant de mesures censées inciter à retrouver un emploi, défend le gouvernement, quand l'opposition et les syndicats s'indignent d'une "chasse aux chômeurs". Ces dispositions, qui viennent renforcer un dispositif déjà existant, sont-elles efficaces ? LCI a posé la question à Anne Fretel, maîtresse de conférences à Lille 1 et spécialiste de l'accompagnement des demandeurs et demandeuses d'emploi.

Que vous inspire le contenu de ce décret ?

Il y a une cohérence avec la politique du gouvernement, qui renforce depuis le début les politiques d'activation, cette logique voulant qu'il y a des droits et des devoirs pour les chômeurs, dont celui de rechercher un emploi. Mais aussi une suspicion : il faut cadrer leur comportement, afin d'éviter qu'ils ne "traînent" en inactivité, et donc renforcer leur temps de recherche d'emploi. Ce qu'on retrouve dans d'autres pays européens : le Royaume-Uni, l'Allemagne... Toutes ces mesures, le renforcement de l'échelle de sanctions, la logique de radiation, mettent la pression sur le demandeur d'emploi pour qu'il revienne sur le marché du travail au plus vite et faire baisser le taux de chômage.


Que disent les chiffres de l'activité des chômeurs ?

Toutes les études montrent que la très grande majorité des chômeurs recherchent un emploi. En l'occurrence, une étude de Pôle emploi, publiée en août 2018, établit que 88% des chômeurs sont dans ce cas. Plus précisément, chez les chômeurs qui sont indemnisés, c'est-à-dire moins de la moitié des inscrits à Pôle emploi, ce taux est à plus de 90%.


Une précédente enquête de 2015, au moment de la mise en oeuvre des équipes de contrôle renforcé à Pôle emploi, avait conclu à un taux d'inactivité de 5 à 8% chez les chômeurs. 

"Contrôler les chômeurs a un effet contre-productif"

Quel effet observe-t-on sur l'emploi lorsqu'on renforce le contrôle des chômeurs ?

Selon les dernières évaluations, on constate globalement une légère accélération du retour à l'emploi, pour l'ensemble des chômeurs. Mais ce phénomène se traduit par un emploi retrouvé qui est moins stable et de moins bonne qualité. Face à ces contrôles, tout le monde devient prêt à prendre le premier emploi trouvé, même s'il n'est pas le plus ajusté aux compétences du demandeur, ou qu'il ne se trouve pas dans l'entreprise la plus intéressante. Cela se traduit par une récurrence du chômage assez forte. L'effet est donc ambigu. Le contrôle accélère le retour à un emploi dont la durabilité et la qualité sont plus faibles. Ce qui a des effets sur la personne, sa trajectoire professionnelle, mais aussi sur l'entreprise, qui subit des coûts de turnover importants. 


Quel est le profil des chômeurs les plus susceptibles d'être radiés ou de voir leur indemnité supprimée ?

Les chômeurs sont majoritairement sous-qualifiés. Les contrôler a un effet contre-productif sur leur retour à l'emploi. Renforcer ces contrôles, c'est leur demander de donner des gages à leur conseiller sur le fait qu'ils cherchent effectivement un emploi : répondre à une offre, déposer un CV... la loi "Avenir professionnel" prévoit la mise en place d'un "carnet de bord" numérique, pour tracer cette activité. Mais tout le temps que le demandeur passera à lister ce qu'il fait dans le mois, c'est autant de temps qu'il perd pour alimenter son réseau, faire du bouche-à-oreille, se présenter spontanément à un employeur. Dans la plupart des secteurs, de l'informatique jusqu'au bâtiment, il est plus souvent intéressant de boire une bière avec une connaissance du milieu que de répondre à une offre. La majorité des emplois, notamment les moins qualifiés et dans les petites entreprises, se trouve sans répondre à des offres. Mais dire à son conseiller qu'on est allé au bar avec un ancien collègue, ça ne donne pas l'impression qu'on cherche du travail.

Quelles seront les personnes les plus susceptibles d'être touchées par ces nouvelles mesures ?

En général, quand il y a renforcement des contrôles, les demandeurs d'emploi les plus en difficulté ont des rapports de plus en plus distendus vis-à-vis de l'institution. Il y a un sentiment d'incohérence chez eux : ils voient bien que leur méthode de recherche est la plus efficace, mais on leur demande de répondre formellement à des offres d'emploi qui les empêche de la mettre en pratique. Cela génère un risque de non-recours et donc d'isolement encore plus fort de leur part. Or, l'enjeu n'est pas seulement l'indemnisation des chômeurs, qui ne concerne que la moitié d'entre eux, mais aussi leur accompagnement durable. Les études de Pôle emploi qui évaluent l'effet d'une équipe de contrôleurs dédiés démontrent qu'une partie des demandeurs d'emploi considérés comme inactifs sont en fait des gens qui sont isolés et dans une impasse dans leur relation avec leur conseiller. Cela ne signifie pas qu'ils ont envie de resquiller mais montre la fragilité de la personne en recherche et le risque que ces nouveaux contrôles vont faire peser sur elle. 

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Comment expliquer qu'aujourd'hui, il y ait beaucoup plus de chômeurs que d'emplois disponibles ?

Ces mesures s'inscrivent dans un référentiel vieux de 30 ans dans les politiques d'emploi, selon lesquelles une lutte efficace contre le chômage passe par la modification du comportement de la population active. Il y a l'idée que, s'il y a du chômage, c'est que les gens ne sont pas vraiment prêts à travailler, à "traverser la rue" pour prendre un emploi" ; que le droit du travail empêcherait les entreprises de recruter comme elles le souhaiteraient ; qu'augmenter le Smic serait néfaste pour l'emploi. Pour ces raisons, on renforce le contrôle des chômeurs, on envisage une dégressivité des indemnités chômage - déjà mise en place et sans effet - on réforme le code du travail, on refuse un coup de pouce au Smic, on introduit le CICE pour restaurer les marges des entreprises. Sauf que cette vision est découplée du fait que le premier déterminant de l'emploi, c'est l'activité. D'ailleurs, quand on interroge les entreprises sur ce qui les incite à recruter, c'est de savoir si leur carnet de commande est rempli


La baisse observée du chômage ne légitime-t-elle pas ces politiques ? 

Le chômage baisse, mais la crise a développé le nombre d'emplois en temps partiel, alors que les personnes concernées désiraient travailler plus. Elles n'étaient pas considérées comme chômeuses, mais occupaient des postes dégradés. De la même façon, on a constaté en France, mais surtout aux Etats-Unis, des retraits d'activité. Le très bon taux de chômage américain s'explique surtout parce que de jeunes hommes, la catégorie de population la plus active, se retiraient du marché du travail. Si les gens ne sont plus chômeurs, c'est tout simplement qu'ils n'apparaissent plus dans les statistiques. La Banque centrale européenne s'est demandé il y a un un peu plus d'un an pourquoi la reprise de l'activité ne s'accompagnait pas d'une croissance des salaires. Sa conclusion a été de dire que c'était certainement parce que le taux de chômage avait été sous-estimé : l'UE affiche un taux de chômage de 9%, mais si on regarde toutes ces formes de sous-emploi, on serait plutôt autour de 18%. Des emplois dégradés que toutes les politiques d'emploi en France, conformément à ce qu'il se passait en Europe, ont énormément développé.

"Il faut apprendre aux entreprises à employer"

Cela signifie-t-il qu'il faut se résoudre au chômage de masse ?

On peut y répondre à plusieurs niveaux. Par exemple, avec une politique économique qui favorise la croissance de l'activité pour lutter contre le chômage, ce qui ne se fait plus depuis près de 40 ans et l'idée, venue des Etats-Unis à la fin des années 70, selon laquelle le chômage ne se résolvait plus que sur le marché du travail avec des politiques d'emploi. Une relance budgétaire, en soutien par exemple à l'écologie, en investissant publiquement dans les infrastructures, pourrait redynamiser l'économie et créer massivement des emplois.


Il y a aussi la question du partage du temps de travail. Les 35 heures sont très critiquées, et peut-être faudrait-il faire émerger un consensus sur la question, les uniformiser, les négocier au cas par cas... Mais si on regarde ce qui a le plus créé d'emploi en France ces dernières décennies, c'est la réduction du temps de travail.


Et il y a un volet jamais exploré : c'est le fonctionnement des entreprises et leur capacité à être employeurs, qu'on considère comme acquise. Or, cela demande des compétences spécifiques. Quand quelqu'un fonde une entreprise, il le fait parce qu'il veut son indépendance, porter un projet... et, chemin faisant, il va peut-être employer du monde. Et là, la plupart des employeurs sont démunis, surtout dans les PME, les plus nombreuses : ils n'ont pas nécessairement les compétences pour trouver la structure productive la plus adéquate. Or, la plupart des décisions concernant les entreprises, de la réduction des cotisations sociales à la réforme du code du travail, sont édictées comme si elles savaient employer.


Une association que je suis, qui s'appelle Transfert, dit que le meilleur moyen d'aider les chômeurs à retrouver un emploi est d'aider les entreprises à structurer leur organisation du travail. Ça commence par aller les voir pour comprendre leurs besoins. Et s'apercevoir que les offres d'emploi qu'elles rédigent en sont souvent assez éloignées. Il faut questionner l'entreprise sur son rythme de production, son projet, son activité à long terme, pour la ramener sur des enjeux qui sont plus forts et de décliner ses besoins réels. Cela permet de comprendre si elle a négligé certaines marges de manœuvre, pris le temps de penser son modèle. Ce ne sont pas seulement les chômeurs qu'il faut accompagner, mais aussi les entreprises.

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