"Travailler plus" ou "32 heures" pour relancer l'économie : deux mondes et deux visions s’affrontent

"Travailler plus" ou "32 heures" pour relancer l'économie : deux mondes et deux visions s’affrontent
Emploi

MONDE D'APRES - Lancé par le Medef pendant le confinement, écarté pour l'instant par la ministre du Travail et rejeté par les syndicats, l’appel au "travailler plus" surgit de plus en plus, que ce soit via des groupes de réflexion libéraux ou des politiques. En face, la CGT propose de passer aux 32 heures.

Travailler plus, pour sauver notre économie. Cette vieille ritournelle et cet éternel débat a rejailli à la faveur de la crise du coronavirus. D’abord par petites touches, avec des allusions vite retirées devant la polémique. Le président du Medef, Geoffroy Roux de Bezieux, avait agité l’idée dès le 14 avril, après un mois de confinement. 

"L’important, c’est de remettre la machine économique en marche et de reproduire de la richesse en masse, pour tenter d’effacer, dès 2021, les pertes de croissance de 2020", avait-il dit, en proposant de limiter notamment les congés et en allongeant le temps de travail des salariés. Face au tollé, il n'était pas allé plus loin.

Des mesures drastiques

La semaine dernière, plusieurs groupes de réflexion libéraux ont remis l’idée sur le tapis, pour sortir, selon eux, de cet "écroulement de l’économie". L’Institut Montaigne, dans un rapport, "Rebondir face au covid 19", place ainsi toute la question autour de "l’enjeu du temps de travail".  Derrière l’idée de travailler plus, celle "d’agir sur l’offre, c’est-à-dire sur l’activité des entreprises, afin de faciliter leur reprise d’activité", la productivité ayant diminué "du fait de la réduction des interactions sociales et de la désorganisation des chaînes de production". Il faut donc, estime dans sa note l’économiste Bertrand Martinot, "assouplir quelques verrous juridiques persistants" en permettant aux entreprises de "déroger au temps de repos minimum quotidien de 11 heures minimum par jour dans le cadre d'un accord sur le droit à la déconnexion". Autres pistes : supprimer des vacances et un jour férié, faire en sorte que les formations de salariés ne soient plus effectuées sur leur temps de travail ou inciter à l’accroissement du temps de travail, sans pour autant que la rémunération supplémentaire correspondante ne soit versée immédiatement.

Pour l’Ifrap, la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques, le dogme du "travailler plus" est également une évidence pour sauver les entreprises et éviter les licenciements. "Ce serait indigne de dire qu’il faudra travailler plus ?", feint-elle de s'interroger dans son rapport publié le 11 mai. "Au contraire, ce n’est que la réalité. Travailler plus et plus longtemps. Partir beaucoup moins en vacances ou en RTT dans les mois qui viennent. Débloquer le temps de travail hebdomadaire, débloquer les heures supplémentaires, repousser l’âge de départ à la retraite. Tout simplement nous retrousser les manches pour reconstruire notre économie. Cela ne fera pas peur aux Français qui sont volontaires pour travailler si leurs syndicats ne leur mettent pas des bâtons dans les roues avec des demandes exorbitantes", insiste l'Institut.

Un débat politique

Le président des Républicains (LR), Christian Jacob, a ré-embarqué le sujet dans la sphère politique. "Il faut se sortir du carcan des 35 heures (...) . La question du temps de travail devra se poser dans un cadre de dialogue social, mais au niveau de l'entreprises ou dans les branches, pas de l'Etat", a-t-il lundi sur France Inter. Et il prêche pour du cas par cas.  "On peut très bien le faire dans le cadre de l’annualisation du temps de travail et de le faire par entreprise, au plus proche de la réalité, et dans une négociation sociale entre les salariés et le chef d’entreprise. (...) Cela permettrait aux salariés d’avoir une augmentation de salaire et donc de pouvoir d’achat, et de redonner de la compétitivité aux entreprises. (...) Non seulement ça ne me choque pas, mais je pense que c’est une réponse qui peut être apportée."

Pour l'instant, le gouvernement a fermé la porte à ces hypothèses de travail. "Le problème du jour, c'est le retour au travail, et sauver l'emploi", avait réagi la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, sur Europe 1 après le rapport Montaigne. Ce lundi sur BFMTV, elle a continué dans cette voie, tout en reconnaissant que la force de la relance était majeure pour assurer l'emploi. "Si on ne repart pas, ou si on repart trop timidement, nous n'aurons pas assez de marges de manœuvre pour aider tous les secteurs en difficulté", a-t-elle reconnu. Mais le temps de travail est "un débat qui n'est pas posé au bon moment. Mon souci numéro 1, n'est pas que les salariés travaillent plus mais qu'ils retrouvent tous un travail", a-t-elle redit, en arguant du fait que les entreprises ont déjà des marges de manœuvres négociables avec leurs salariés, notamment le quota de 200 heures supplémentaires sans charges sociales, encore très peu utilisé.

Un débat d'idées

A l'opposé, sans surprise, les syndicats trouvent ce débat "indécent", "déplacé" et se positionnent davantage sur la sauvegarde de l’emploi. Comme le résume l’Ugict-CGT dans ses propositions pour sortir de la crise, "plutôt que d'augmenter la durée hebdomadaire ou annuelle de travail, au risque de surexposer et d'affaiblir les personnels (...) il convient de débloquer les budgets pour opérer des recrutements, réduire le temps effectif de travail et répartir l'activité sur un plus grand nombre d'individus pour la sécuriser", juge-t-elle. Philippe Martinez, le patron de la CGT, appelle même à passer à la semaine de 32 heures. En résumé, à mieux répartir le travail. 

C’est aussi le sens de l’intervention de Laurent Berger, patron de la CFDT,  sur France Inter ce mercredi. "La question demain n’est pas de travailler plus pour ceux qui ont gardé leur emploi mais de travailler tous et dans de meilleures conditions", estime-t-il. "Ce serait bien qu'on déconfine un certain nombre d'idées : les vieilles recettes comme 'moins de charges', 'plus de temps de travail', 'de la sueur et des larmes', je ne crois pas que ce soit adapté à la situation". 

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Derrière ces interventions, des visions du monde et des logiques économiques différentes s’affrontent. Le patronat considère que pour sortir de cette crise, il faut d’abord soutenir l’offre, c’est-à-dire les entreprises. Sauf que l’autre versant estime que cette crise de l’offre n’est pas liée à une sous-capacité structurelle à produire, "comme cela peut être le cas après une guerre où la structure productive a été dégradée et modifiée", remarque ainsi le le journaliste spécialiste Romaric Godin dans Médiapart. "Dans le cas actuel, la structure productive a été 'congelée', il n’y a pas eu de destruction de capital physique, les usines, les bureaux et les magasins demeurent disponibles. Cela signifie que lorsque la demande va repartir, l’offre pourra suivre.

Du coup, le principal défi serait plutôt du côté de la demande, et des dépenses. Car dans un contexte où les salariés ont subi des pertes de revenus en confinement, qu’ils font face au risque du chômage, ils vont avoir tendance à épargner, au lieu de consommer. "Dans ce cas, alors, la levée des 35 heures peut être la pire idée qui soit" explique Romaric Godin, témoignages d'économistes à l'appui, le risque étant "les entreprises ajustent leur offre sur ce niveau faible de dépenses et licencient massivement. Or, précisément, le rallongement du temps de travail facilitera encore ce mouvement."

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