Les derniers seront-ils les premiers ? A quoi ressemblera le travail déconfiné ?

Des femmes travaillent dans un atelier temporaire produisant des masques faciaux installé dans le centre d'exposition de Teste-de-Buch, dans le sud-est de la France.
Emploi

RÉFLEXION - Quelles failles et bouleversements peut-on observer dans un monde du travail mis à l’épreuve du confinement généralisé ? Comment la crise sanitaire va-t-elle transformer le monde du travail demain ? On fait le point avec Chloé Morin, experte associée à la fondation Jean-Jaurès.

Un révélateur. La crise du coronavirus, et le confinement que cela entraîne pour une partie de la population, révèle des failles, crée des bouleversements dans le monde du travail. Quels sont-ils ? Comment cette crise sanitaire va transformer ce monde, et nos rapports au travail ? 

Trois chercheurs, Chloé Morin, Jérôme Fourquet et Marie Le Vern viennent de publier une étude pour la fondation Jean-Jaurès, interrogeant notamment le futur de ce monde du travail déconfiné. On en parle avec Chloé Morin, experte associée à la fondation. 

LCI : Qu’est-ce que le confinement met au jour dans notre monde du travail ?

Chloré Morin : Le terrain est divisé en trois : les gens qui travaillent à leur domicile, ceux qui travaillent sur site ou qui sont en chômage partiel, une catégorie qui ne cesse d’exploser. C’est intéressant de voir comment cela se ventile. Le fait d’observer, par exemple, qu’il y a davantage de télétravail chez les cadres, et beaucoup moins chez les professions intermédiaires et surtout les ouvriers. C’est la première des inégalités. Car on voit que ceux qu’on appelle les "premières lignes", ceux qui se rendent sur leur lieu de travail, se sentent particulièrement exposés au virus. On mesure chez eux une réelle problématique d’angoisse, de stress psychologique : 73% des personnes qui continuent d’aller sur le lieu de travail se vivent comme très ou assez exposés ; beaucoup plus que les télétravailleurs.

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Cette crise peut semer les ferments d’un climat social qui pourrait être très tendu- Chloé Morin, experte associée à la fondation Jean-Jaurès

En quoi le regard change-t-il sur ceux qui continuent de se rendre sur leur lieu de travail ?

On le voit, le fait de continuer son emploi est associé à une prise de risque. C’est intéressant car cela intervient dans un contexte où ce sont déjà des professions qui tendaient à se considérer comme dévalorisées socialement. Et à travers cette crise il y a une espèce de renversement de la pyramide habituelle de la hiérarchie sociale, où auparavant des métiers peu valorisés socialement et peu rémunérés, se sont retrouvés indispensables et symboliquement valorisés, par exemple par les applaudissements pour les soignants et les caissières. 

Cela peut-il renforcer les revendications de ces professions une fois que le confinement sera levé ? 

Cela crée en effet un contraste frappant et interroge l’avenir, dans le sens où s’il y a un retour à la normale, on peut imaginer que toutes ces professions qui ont vécu un stress psychologique très marqué pendant cette période, pourront en concevoir une forme de rancœur assez tenace. Cela peut avoir un impact individuel psychologique sur la manière de vivre son travail – la caissière qui s’était habituée à ce qu’on lui sourie, lui dise merci, qu’on l’encourage, qui redevient invisible. C’est quelque chose à anticiper pour toutes les entreprises concernées. 

Il peut y avoir un impact plus collectif dans le sens où l’ensemble de ces professions peuvent être légitimées dans leurs revendications sociales, qu’elles avaient d’ailleurs parfois avant, comme par exemple les soignants qui demandent de longue date plus de moyens. Pour d’autres, c’est une première : par exemple chez les travailleurs d’Amazon, c’est la première fois que l’on voit  un semblant d’organisation et de protestation. Dans un tas d’entreprises, cela peut semer les ferments d’un climat social qui pourrait être très tendu. 

Sur quoi tout cela déboucherait-il ?

Le scénario positif serait qu’un certain nombre de métiers seraient moins déconsidérés. Le scénario noir serait un retour à un statut avant-crise, qui  serait probablement porteur soit de détresse et de souffrance des personnels concernés, soit porteur de conflit sociaux plus durs et de revendications sociales. Je pense que les patrons en sont assez conscients, et c’est pour cela qu’il y a un mouvement où ils essaient d’être exemplaires, par exemple sur les dividendes,  ou encore la sortie du patron du Medef sur le fait de travailler plus qui a été vite refermée, montre qu’ils sont conscient dans leur propre entreprise de ces tensions-là, qu’il va falloir faire profil bas et sans doute essayer de tirer les conclusions de tout cela. 

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La crise révèle, aussi, des clivages entre les travailleurs...

Il y a les premières lignes, et les secondes lignes. Sans être dans la caricature, se dessine en effet une forme de lutte des classes. Il peut y avoir une sorte de défiance, par exemple, avec un manager qui retrouvera ses équipes à l’issue du confinement. Si lui était en télétravail, il peut être considéré comme "planqué" par rapport à des gens en première ligne. Il peut y avoir un sujet de réinstauration de la confiance, car on sait qu’elle est liée à l’exemplarité et à un sentiment de justice. Cela peut tendre les relations au sein d’une hiérarchie au sein même d’une entreprise.

Le confinement amplifie-t-il les inégalités ?

C’est sûr. On le voit dans le travail. On le voit aussi dans d’autres dimensions, comme les inégalités de logement, ceux qui sont à quatre dans 30 mètres carrés ne vivent pas le confinement comme ceux qui ont une maison avec jardin. Toutes les inégalités prééxistantes sont amplifiées et deviennent d’autant plus insupportables. 

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La question du sens et de l'utilité

La question du sens du travail, déjà présente avant la crise, est-elle rendue plus aigüe dans ce moment-là ?

L’on se souvient du travail de Jean-Laurent Cassely et son livre "La révolte des premiers de la classe", qui parlait du malaise des cadres qui finissent par se reconvertir en agriculteur dans la Creuse. Dans cette crise, beaucoup de gens en viennent à s’interroger sur le sens de leur métier, mais c’est davantage un questionnement de professions intellectuelles, de CSP+, que de catégories défavorisées. Ils voient le contraste entre leur profession et ce qu’elle apporte, en plein confinement à la société, face à l’utilité très réelle et concrète que peut avoir une infirmière. Il y a sans doute une accélération de ce qui existait déjà. 

Un deuxième élément est aussi une interrogation sur l’utilité. Par exemple beaucoup de fonctions supports se sont retrouvées du jour au lendemain inutiles, des assistantes de direction qui se retrouvent chez elles sans aucun ordre, leur boulot s’est vidé, et elles en souffrent. Se manifeste une détresse terrible, d’être confronté à la peur d’être inutile. Cela pose au moins la question de l’accompagnement psychologique à mettre en place derrière, car cela laissera des traces. De manière générale, la réflexion au sein des entreprises sur la façon dont les salariés ont vécu cette période, les conclusions à en tirer, sera une question centrale.

Travailler sur la question de la reconnaissance

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Quel avenir voyez-vous se dessiner ?

Je pense qu’il ne faut pas s’attendre à une révolution. Je n’y crois pas. En revanche, il y existait un malaise très grand dans ces professions qui, avec la crise, a été décuplé. Un malaise essentiellement lié au sentiment de ne pas être reconnu à sa juste valeur, et si on n’y répond pas, cela peut avoir des conséquences terribles. En cela, cette crise peut-être une opportunité de répondre à ce souci. 

Cette reconnaissance n’est d’ailleurs pas que financière, loin de là. C’est dans la manière de manager les gens, de considérer qu’ils ont un apport réel à l’entreprise. C’est difficile de savoir quel sera l’ampleur du changement, mais encore une fois, il est absolument certain que s’il n’y a aucun changement cela se traduira pas des tensions sociales et des souffrances individuelles très grandes. 

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