Un salarié travaille-t-il vraiment 45 jours par an pour rémunérer les actionnaires, comme le dit le député Adrien Quatennens ?

Un salarié travaille-t-il vraiment 45 jours par an pour rémunérer les actionnaires, comme le dit le député Adrien Quatennens ?
Emploi

ZOOM - Invité ce lundi matin sur LCI, Adrien Quatennens, député du Nord et coordinateur de La France Insoumise, s'est appuyé sur un chiffre fort : "Un salarié travaille plus de 45 jours par an pour rémunérer les actionnaires". Nous avons cherché à en savoir plus.

"Un salarié travaille plus de 45 jours par an pour rémunérer les actionnaires, c'était 9 dans les années 1980."C'est ce qu'a affirmé ce jeudi matin sur LCI le député la France insoumise Adrien Quatennens, alors qu'il était interviewé par Elizabeth Martichoux sur le projet de réforme des retraites, dont la question, a-t-il estimé, est "bien celle de la répartition de la richesse produite". Des propos ensuite repris dans un tweet auquel il ajoute : "La politique de #Macron atteint ses objectifs : servir la finance plutôt que la France." 

Un ratio il est vrai assez fort, que le député La France Insoumise avait déjà avancé il y a quelques mois lors d'un Grand Débat avec David Pujadas. 

Ce jeudi, la comparaison d'Adrien Quatennens est accolée à un article des Echos faisant référence aux versements records reçus par les actionnaires du CAC 40 en 2019. En effet, d'après la dernière étude annuelle réalisée par les auteurs de la lettre Vernimmen.net, spécialisée dans la finance, ils n’ont jamais été aussi bien rémunérés : 60 milliards de dollars leur ont été redistribués l'an dernier. Des versements record en très nette hausse (+12%) par rapport à l'année précédente. Pas surprenant, à en croire Pascal Quiry, professeur à HEC et co-auteur de la lettre, étant donné "les très bons résultats des sociétés du CAC40", qui "ont augmenté de 7% en 2018".

Si ces chiffres sont donc vus comme un "signe positif" dans le monde de la finance, au regard du salarié moyen, la comparaison d’Adrien Quatennens prête à une une analyse moins… enjouée. Mais d'où sort son chiffre des 45 jours ? Nous avons tenté de joindre le député, sans succès. Dans les archives d'Internet, on trouve cette comparaison dans un article de 2013, de la revue Regards, intitulé "le temps des rentiers". Y est notamment embarqué un graphique faisant la comparaison entre les dividendes versés et le nombre de jours de travail des salariés, sur la base d'une durée annuelle du travail en France de 1.550 heures. Ce graphique, estampillé "source CGT", montre ainsi qu'en 1981, les dividendes versés aux actionnaires représentaient 10 jours de travail par salarié dans les sociétés non financières ; et qu'en 2012, ils en représentent 45 jours. 

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Débat autour du partage des profits

Ces calculs se basent sur diverses études sur la répartition capital-travail des entreprises. Est notamment citée l'analyse d'un économiste Michel Husson, qui travaille à l'Institut de recherches économiques et sociales. Dans un article intitulé "Le partage de la valeur ajoutée en Europe", il explique notamment qu'on y observe depuis les années 1980 une déconnexion du salaire par rapport à la productivité, et notamment une baisse de la part salariale. Celle-ci s'accompagne d'une hausse de la valeur ajoutée qui va au profit. Sauf que, démontre-t-il, ce projet n'a pas été utilisé pour des investissements, mais a "permis d'alimenter une très forte montée des dividendes distribués par les sociétés". Il écrit ainsi : "Le recul de la part salariale admet pour contrepartie principale la montée des dividendes". "Dans le cas français, la baisse de 9,1 points de la part salariale entre 1982 et 2008 conduit à une augmentation de 5,2 points de la part des dividendes nets dans la valeur ajoutée des sociétés non financières". Il pointe un autre indicateur : "c’est le ratio dividendes/masse salariale. Dans le cas français, il est passé d’environ 4% au début des années 1980 à près de 13% en 2008. Autrement dit un salarié travaille aujourd’hui environ 6 semaines et demi pour les actionnaires, contre 2 semaines il y a 30 ans." Ces chiffres datent de 2008.

Dans un rapport publié en mai 2018, l'ONG Oxfam et le Basic (Bureau d’Analyse Sociétale pour une Information Citoyenne) avaient calculé que, depuis 2009, les deux tiers des bénéfices des entreprises du CAC 40 (93 milliards d'euros en 2017, avaient été reversés aux actionnaires sous forme de dividendes ; moins d’un tiers avait été réinvesti, et les salariés n'avaient touché que 5,3% de participation et d’intéressement, classant la France "championne de distribution des dividendes". "Les entreprises du CAC 40 n'ont pas toujours été aussi généreuses avec leurs actionnaires", écrit le rapport. "Si elles leur ont distribué plus de 67% en 2016, ce taux ne dépassait pas les 30% dans les années 2000". Ainsi, "la rémunération des actionnaires a progressé plus de 4 fois plus vite que celle des salariés de 2009 à 2016", poursuit le rapport, qui indique que si les entreprises avaient plutôt choisi d'augmenter les salaries des employés plutôt que les dividendes, l'ensemble des travailleurs du CAC 40 auraient pu voir leur revenus augmenter de plus de 2000 euros par an et par employé."

La comparaison entre le salaire des salariés et le dividende des actionnaires est souvent faite, mais souvent fausse- Pascal Quiry, économiste

Contacté, Pascal Quiry, le co-auteur de la lettre, indique ne jamais avoir eu connaissance de ce chiffre de 45 jours. "Et en même temps, le fait que les salariés travaillent pour les actionnaires est une réalité : sans les actionnaires, il n'y aurait pas de capitaux et pas d'entreprise. LVMH, Total, Engie, Schnell ou Danone n'existeraient pas." 

Sur le fond, il ne juge pas forcément "pertinent" de comparer la rémunération des actionnaires et celles des salariés. "La comparaison entre le salaire des salariés et le dividende des actionnaires est souvent faite, mais souvent fausse, et sans fondement autre qu'une idéologie", assure ainsi Pascal Quiry. "Quand vous êtes un salarié, vous touchez un salaire, qui tombe sur votre compte en banque, et vous enrichit. Quand vous êtes un actionnaire, si par exemple l'action vaut 100 et que l'on vous verse un dividende de trois, ce qu'il se passe, c'est que sur votre compte en banque vous avez reçu trois, et l'action ne vaut plus que 97. Donc vous n'êtes pas du tout enrichi. Vous êtes passés de 100 à 100, simplement le 100 est divisé autrement : avant c'était une action, maintenant c est 97 pour une action et trois de cash." Il illustre ses propos avec une comparaison : "Au distributeur, vous récupérez du cash, mais vous n'êtes pas plus riche ou moins riche. Vous avez juste plus de liquidités. Et c'est exactement ça avec le dividende. Ce n'est pas lui qui enrichit : par exemple, il y a des entreprises comme Google qui ne versent jamais de dividendes et qui ont fantastiquement enrichi leurs actionnaires, mais par les plus-values." 

Des entreprises qui ont investi dans les pays émergents

Sur le débat concernant la répartition des profits, entre investissement, masse salariale et dividendes, Pascal Quiry appelle à "la réalité des chiffres". "Les sociétés ont versé 60 milliards aux actionnaires en 2019, elles ont investi pour 90 milliards,et ont une masse salariale de 5 millions de personnes employés. Si ces salariés sont déjà payés 20.000 euros par an, ce qui est un minimum, cela fait a fait 100 milliards. Aujourd'hui, on verse donc plus qu'un tiers aux salaires, plus qu'un tiers à l'investissement, et moins qu'un tiers aux actionnaires, et c est très bien ainsi !"

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