Sexisme au travail : comment le sujet s’est imposé aux entreprises après l’affaire Weinstein et #Metoo

Emploi
REPORTAGE - L’affaire Weinstein, c’était il y a un an. Elle a fait surgir la parole et questionné les pratiques de nombreuses entreprises qui sont aujourd’hui obligées de s’emparer du sujet, ne serait-ce que pour des questions légales. LCI a assisté à une conférence consacrée au sujet.

Il a fallu rajouter des chaises : il y avait trop de monde. "On est nombreux ce matin. C’est symptomatique du thème qui fait partie du panorama de l’actu !", plaisante l’intervenante, Pascale Pitavy. Elle est formatrice au sein du cabinet de conseil Equilibres et donne ce matin-là à Paris une conférence sur le sexisme au travail. Devant elle, un parterre d’hommes et femmes, RH, responsables syndicaux ou collaborateurs de grosses sociétés. 


Bref, la question intéresse, et d’autant plus en cette semaine marquée par le premier anniversaire de l’affaire Weinstein. "Le sexisme est un sujet à la mode, constate Pascale Pitavy. "Mais c'est bien plus que cela : il existe depuis toujours, il y avait déjà une prise de parole sur le sujet avant. Mais #Metoo et Weinstein lui ont donné une aura nouvelle. Ils ont contribué à porter cette parole."

Le sexisme est protéiforme

Et cette vague Weinstein a également submergé les entreprises. Au point qu’elles ont dû, parfois malgré celles, s’en saisir. Les chiffres sont clairs : c'est l'un des terreaux du sexisme. D’après le Conseil supérieur de l’égalité professionnelle, 80% des femmes considèrent que les femmes sont exposées à du sexisme ordinaire en entreprise. Et une sur deux, quand elle a dénoncé les faits, n’a pas été entendue ou crue. Et le sexisme, c'est aussi dans les deux sens : 4 hommes sur 10 ont, eux aussi, entendu des remarques, généralement des attaques sur leur virilité. 


Le sexisme au travail est donc d’ampleur et protéiforme : Cécile Duflot chahutée à l'Assemblée en raison de sa robe, c’est du sexisme ; un homme qui appelle sa collègue "miss" ou "mistinguett", cela peut être aussi du sexisme. "Ce n’est pas grave, ce n’est pas blessant", nuance Pascale Pitavy. "Mais ces interpellations familières tendent à décrédibiliser la personne, en infantilisant sa fonction." L’enjeu est aussi  là, pour chacun : cerner, débusquer le sexisme qui revêt des formes diverses. Tout d'abord, le sexisme hostile, visible, ostentatoire, macho. Mais aussi, le sexisme ordinaire, de tous les jours. "Ce sont des environnements auxquels on est tous habitués. Des remarques sur le physique, la manière dont on est habillée, de façon appuyée." Existe aussi le sexisme bienveillant, bien plus difficile à débusquer, sorte d’attitude paternaliste. En découle tout un spectre de comportements, qui vont du plus anodin au plus grave -agression et harcèlement sexuels.

C’est sincère ou subi, mais il y a une conviction qu’il faut agirPascale Pitavy, du cabinet de conseil Equilibres

Et, clairement, en un an, le sujet est donc devenu un vrai enjeu pour les entreprises. "Notre cabinet travail depuis 15 ans sur les sujets de l’égalité au travail. Et avant l’affaire Weinstein, nous avions énormément de mal à les faire entrer dans les sociétés", note Pascale Pitavy. "Elles étaient soit dans une attitude de déni, de dire 'non ça n’existe pas', soit dans la frilosité, à estimer qu’il ne fallait pas faire émerger le sujet, sous peine d’ouvrir une boîte de Pandore." Aujourd’hui, une chose est sûre : ces attitudes ne peuvent plus avoir lieu. "Il y a un vrai mouvement. C’est sincère ou subi, mais il y a une conviction qu’il faut agir".


Si les entreprises agissent, c'est qu'elles y ont en fait intérêt. D'abord, l'argument du porte-monnaie. "Les études montrent qu’il y a un vrai lien entre environnement sexiste et performance globale, sur la santé, le stress, la confiance en soi, et donc sur l’engagement des collaborateurs", indique Pascale Pitavy. Puis, celui de la réputation : le risque d’image est devenu très fort. "D’après la plateforme de veille des réseaux sociaux Visibrain, qui traque les bad buzz, chaque année, les principaux sujets sont l’égalité et le sexisme", rappelle la consultante. Et les entreprises fautives sont crucifiées sur la toile.

Un cadre juridique précis

Mais surtout, pour les sociétés les plus récalcitrantes, l’une des principales motivations est qu’il y a désormais une obligation légale d’agir. Dès 2015, le terme "d’agissement sexiste" est ainsi entré dans le Code du travail, désignant "tout agissement lié au sexe d’une personne, ayant pour objet ou pour effet de porter atteinte à sa dignité ou de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant." Comme pour le harcèlement ou l’agression sexuelle, l’entreprise est donc désormais responsable juridiquement. 


Les dirigeants doivent ainsi évaluer les agissements sexistes, prévenir toute forme d’agissement sexiste, inscrire leur interdiction dans le règlement intérieur, et traiter et faire cesser les cas avérés. "Le cadre est très strict et très engagé. Ne rien faire est déjà s’exposer à un risque juridique", analyse Pascale Pitavy, qui cite une jurisprudence rendue en 2017 sur le "harcèlement sexuel d’ambiance", c’est-à-dire les affiches pornographiques. L’employeur avait été condamné. La prise de conscience est là, donc. De grosses multinationales, comme Orange, qui a mis en place un "visa Egalité" pour tous les salariés, ou la SNCF, dont le patron Guillaume Pepy a publié une tribune sur le sujet, sont des exemples. 

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Comment lutter contre le sexisme au travail ?

Alors oui, ça commence à bouger mais on en est très, très loinTémoignage d'une salariée

Reste que la pratique peut-être difficile. Dans les rapports hiérarchiques, mais aussi humains. En témoignent les multiples questions que pose la salle ce matin-là. Ici, un homme demande s’il est encore possible d’ouvrir la porte à une femme. Une dame abonde, évoquant les Etats-Unis, cas extrême, où "faire un compliment peut conduire devant la justice".  L’intervenante invite au bon sens, au questionnement des pratiques, à la mesure. "Il ne faut pas caricaturer. Oui, on peut dire à une femme que sa tenue est sympa, comme on le dirait à un homme. Mais il faut se poser la question des limites, dans la séduction, dans l’humour : est-ce que c’est réciproque, flatteur, ouvert ?" Un homme, un DRH, sans doute, parle de sa "difficulté à gérer des cas", de la "judiciarisation des rapports entre managers et salariés", et rappelle que "après, cela reste des gens qui travaillent ensemble".


Dans un coin, une dame confie que sa hiérarchie a voulu étouffer le cas d’une personne harcelée, qu’elle voulait porter, "à cause du business, de la survie de contrats... Ce n’est pas simple en interne de s'emparer d'un sujet comme ça", dit-elle. "Alors oui, ça commence à bouger mais on en est très, très loin. Mais à partir du moment où l’on parle de sanctions, ça fait peur."

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