COVID, ET APRÈS ? "On ne peut pas s'adapter aux épidémies, il faut réduire les risques"

COVID, ET APRÈS ? "On ne peut pas s'adapter aux épidémies, il faut réduire les risques"

TOUT CHANGER - Un an après le début d'une pandémie pas encore endiguée, les probabilités qu'un nouveau virus paralyse la planète dans les prochaines années sont grandissantes. Face à ce risque, l'heure n'est plus à la préparation, mais à un changement résolu de stratégie, plaide l'écologue Serge Morand pour LCI.

L'OMS, l'ONU et l'ensemble de la communauté scientifique alertent sur le sujet depuis des mois : le Covid-19 ne sera  pas la dernière des pandémies que nous aurons à affronter. Si les causes exactes de l'émergence de ce coronavirus demeurent mystérieuses, leur lien avec les déséquilibres environnementaux fait peu de doute. D'où l'idée qu'il faudrait non pas chercher à s'équiper ou à préparer les prochaines crises sanitaires comparables, mais tout simplement à les éviter, en s'adaptant mieux à notre environnement. Un thème que travaille depuis des années Serge Morand, écologue et spécialiste des maladies infectieuses, qui a vu venir la catastrophe*.

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Covid, et après ?

Les causes de la pandémie restent encore mal définies : quelle théorie vous paraît la plus crédible ?

Comme pour le Sars Cov-1, on en est toujours à se demander comment le Sars Cov-2 est passé d’une chauve-souris à un humain, puisqu’il n’avait pas les clés pour entrer dans une cellule humaine. On pensait que le Sars Cov-1 était passé par des civettes mais rien ne dit que ces dernières n’ont pas été infectées par des humains. Prenez les furets au Danemark, ils ont été infectés par les humains et pouvaient potentiellement les ré-infecter. Mon hypothèse est que c’est une émergence naturelle. Mais, on doit expliquer comment un virus provenant d’une chauve-souris peut acquérir les facteurs génétiques indispensables pour pouvoir infecter un humain. C’est en sachant cela qu’on pourra vraiment investiguer les conditions écologiques, voire sociales et économiques, qui ont favorisé la transmission de l’homme à l’animal : qui et comment une chauve-souris va rencontrer l’équivalent de la civette pour le Sars Cov-1, mais cette fois pour le Sars Cov-2 ?

Mais l’hypothèse de l’erreur humaine ne peut pas être exclue. Avec les épidémies du passé, on a assisté à une multiplication des laboratoires biologiques de haute sécurité, P3, P4, et des projets à connotation plutôt militaire censés prévenir les risques de bioterrorisme ou les agents de guerre biologique. Avec cette tendance, on augmente fatalement les risques d’erreur humaine. Rien ne permet de l’écarter, quand bien même les chercheurs de l’Institut de Virologie de Wuhan, un laboratoire P4 spécialisé dans les coronavirus de chauves-souris, donnaient toutes leurs données, on ne leur ferait plus du tout confiance. L’absence de transparence fait le lit des théories conspirationnistes. On n’a de moins en moins de chances de savoir ce qu’il s’est passé. Le tout, c’est de savoir comment mieux anticiper l’avenir.

Des habitats déséquilibrés dans un monde globalisé

Quels sont les facteurs qui favorisent la transmission de maladies infectieuses entre l'animal et l'être humain ?

J’ai observé, dans un papier qui va bientôt paraître, de très bonnes corrélations entre la déforestation et les épidémies. On peut aussi citer la baisse de la biodiversité et la hausse exponentielle du transport aérien. Tous ces facteurs, qui favorisent ces petites transmissions et clusters de maladies infectieuses, sont souvent liés à des changements globaux qui s’observent au niveau des habitats. Par exemple, un changement de couverture forestière qui est dû à la hausse de l’activité agronomique, de l’élevage et de l’urbanisation. Tout cela a un impact sur la biodiversité, avec des prédateurs menacés qui vont moins jouer leur rôle de régulateur sur leurs proies, favorisant la transmission de virus et autres microbes. L’activité humaine génère des paysages simplifiés, qui diminuent la biodiversité et cassent les équilibres naturels garants de la régulation des transmissions d’agents infectieux.

Ajoutez à cela la proximité avec des villes qui sont de plus en plus des hubs internationaux, comme c’est le cas à Wuhan, et les virus ont ainsi la possibilité de se déplacer sur l’ensemble de la planète. Un chiffre illustre cette tendance : au début des années 1970, le trafic aérien comptait environ 310 millions de passagers, d'après la Banque mondiale. En 2019, avant la pandémie, c’était 4,3 milliards ! Forcément, cette capacité à voyager a des conséquences : les maladies humaines, animales et végétales se globalisent. Un virus, qui se sera développé après qu'on a déséquilibré un espace naturel pour produire du maïs, qui nourrira du bétail destiné à l’exportation, sera transporté sur la planète entière. C’est pour ça qu’il faut agir non seulement au niveau local, mais aussi au niveau global.

La grippe aviaire revient tous les ans. Ça ne nous empêche pas de perdre de l'argent à surveiller les oiseaux migrateurs chaque année. C'est délirant !- Serge Morand

Nous n’avons pas mis le mot "fin" à la pandémie de Covid-19 que vous en prévoyez déjà d’autres : quels sont les indices qui vous permettent de l’affirmer ?

On ne sait pas quand, on ne sait pas où, mais c’est sûr à 100%. On vient de finir un travail sur les rongeurs, le plus diversifié des mammifères. On trouve des espèces aussi bien sauvages que domestiquées, invasives et pour certaines, prédatrices sur les cultures et en même temps très proches des humains. Avec l’académie de médecine chinoise, mes collègues et moi-même avons réalisé un premier inventaire des virus de rongeurs échantillonnés du Nord au Sud de la Thaïlande, au Laos et au Cambodge. Au total, sur 3.300 individus d’une vingtaine d’espèces de rongeurs, on a recensé 500.000 virus différents, dont de nombreux qui sont inclassifiables, pour une centaine de familles de virus identifiables. Des virus zoonotiques, comme des coronavirus, des hantavirus, des hépatito-virus. Mais pour le reste, qu’est-ce qu’on fait ? La science a caractérisé complètement un peu plus de 5000 virus. Et nous, nous en avons 500.000. Est-ce qu'il est pertinent de passer son temps à cultiver et caractériser tous ces virus, ce qui coûte un argent considérable, pour un résultat qui ne sera jamais suffisant ? On ne peut pas être dans un monde de bio-surveillance généralisée, on ne peut pas sans cesse s’adapter aux épidémies et aux crises sanitaires à répétition. C’est comme pour le climat. Il faut une nouvelle stratégie de réduction des risques.

Travailler les causes des épidémies plutôt que de s'y préparer en vain

Les politiques publiques à travers le monde sont-elles à la hauteur de cette ambition ?

On ne peut que constater l’échec de la Preparedness, ces politiques où on essayait d'anticiper les risques naturel , de guerre biologiques ou bioterroristes, prônées par Bill Clinton dans les années 1990, qui en réalité ne préparent à rien. Ça coûte trop cher et on ne sait pas d’où ces risques proviennent, quand et comment. On s’était bien préparé pour la pandémie de grippe A (H1N1), finalement sans que cela ait pu heureusement servir, et depuis, on a complètement baissé la garde. Voyez comment la grippe aviaire revient tous les ans : ça ne nous empêche pas, chaque année, d’entendre que ce sera sa dernière réapparition et de perdre de l’argent à surveiller les oiseaux migrateurs, au lieu de se poser la question de la densification de l’élevage de volailles et celle du modèle d’élevage industriel. C’est délirant !

On doit donc rebondir sur cette crise pour travailler sur les causes des épidémies : préserver les écosystèmes, développer des solutions basées sur la nature, mettre en place des territoires résilients aux épidémies, animales comme végétales. Il faut dé-densifier, travailler les systèmes. Les éleveurs traditionnels y sont prêts, les politiques locales, les administrations, les citoyens aussi. En Nouvelle-Aquitaine, dans les Hauts-de-France, on voit des initiatives dans ce sens. Tout le monde est prêt... sauf les gouvernants.

20% des plans pour relancer les économies mondiales après la crise du Covid ont été jugés "verts". Un clip de Greenpeace, censuré d'ailleurs, illustre ce décalage : on y voyait les glaciers s'effondrer, les forêts brûler, pendant que Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron répétaient le même discours. En France, notre modèle agricole pour l’exportation ne fonctionne plus : on paye une fortune pour maintenir des éleveurs qui n’arrivent même pas à en vivre, en sont malheureux, avec un taux de suicide très élevé parce qu’ils sont déconsidérés, mis à l'opprobre pour la pollution des sols et qui sont totalement surendettés.

Mais sans volonté politique nationale, comment faire ? 

Je trouve beaucoup d’exemples de ces territoires résilients : on se retrouve dans les mêmes situations que lorsqueTrump est devenu président. Les États et les villes américaines avaient à ce moment décidé de ne pas écouter ce qu’il disait et d’activer des politiques de décarbonation locales. On peut créer des territoires résilients écologiquement avec des règles pour la régulation de l'eau, la santé des sols, qui supportent la biodiversité et la sécurité alimentaire.

En France, c’est la même chose. En Nouvelle-Aquitaine et dans d’autres régions, on a compris que le modèle économique et agricole n’est plus tenable. Il faut ainsi réfléchir à la façon de quitter le modèle de production intensif de maïs, trop consommateur d’eau face au dérèglement climatique annoncé. Et ça crée de la démocratie. Les politiques locales ont souvent la confiance des corps intermédiaires, des associations, des syndicats, des entreprises. Le gouvernement n’écoute pas ? Eh bien ce n’est pas très grave, ils travaillent. La Nouvelle-Aquitaine devient une bonne élève, elle emmène d’autres régions avec elle : la Bretagne, l’Île-de-France. L’intérêt est que cela démontre qu’il ne faut pas avoir une politique unique, mais une approche différenciée, localiste, par terroir. Certains territoires vont être attachés à une biodiversité positive, d’autres à l’énergie zéro carbone, et ce, à des micro-échelles.

On ne peut pas passer son temps à éradiquer les risques. [...] C'est un projet qui fait perdre son ressort démocratique à la société- Serge Morand

Une des clés pour "dédensifier", c’est l’agriculture urbaine : n’est-ce pas contradictoire avec l’idée d’éloigner l’être humain des zones sauvages où pullulent les virus ?

C’est bénéfique s’il y a une éducation citoyenne pour que les deux univers coexistent.  À Singapour, épargnée par les épidémies, on a mis en place un verdissement de la ville, qui s’est appuyé sur les effets bénéfiques de la nature, mis en évidence par la psychologie environnementale. Ça signifie par exemple que chaque fenêtre d’un hôpital doit donner sur du vert. Ils ont reforesté, créé des jardins thérapeutiques. Singapour n’est pas un modèle de démocratie parlementaire, mais ils savent impliquer les citoyens pour bâtir ce qu’on appelle une santé communautaire. Au lieu de créer de l’appréhension pour les espèces sauvages, ils font travailler, ensemble, politiques, citoyens, scientifiques et urbanistes, à se rapprocher, à comprendre et à vivre avec la nature.

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Coronavirus : la méthode singapourienne

À Paris, on pourrait, plutôt que de dératiser régulièrement, s’appuyer sur les résultats scientifiques de l’écologie comportementale en créant des "paysages de peur", en construisant une architecture urbaine reproduisant des paysages à prédateurs - chats, renards, oiseaux de proies - qui inciteront les rats à ne pas s’y aventurer. On veut végétaliser les villes mais on a peur du moustique-tigre ? Faisons en sorte de ne pas créer des gîtes à ces moustiques, l’entomologie médicale nous explique comment. Et surtout, comprenons que nous avons des aléas partout et donc potentiellement des risques. On ne peut pas passer notre temps à chercher à les éradiquer. On ne peut pas vivre dans une société comme ça. C’est un projet terrible qui lui ferait perdre son ressort démocratique. 

Vous défendez le fait que les disciplines scientifiques gagneraient à mieux coordonner leurs travaux. En quoi ?

On a besoin de coordination scientifique et de collaborations entre les disciplines. La science sert à mieux poser les problèmes, à comprendre et pas toujours à trouver des solutions. Ainsi, pour toute la partie innovation, qui propose une solution, il faut un travail collectif, avec les citoyens, basé sur des solutions locales. C’est ce que de plus en plus de scientifiques écologues font dans leurs projets, en s’appuyant sur les savoirs locaux et traditionnels, adaptés localement.

Mais avant toute chose, il faut casser les silos entre les disciplines scientifiques d’un côté, et les différentes approches sectorielles et administratives de l’autre : l’environnement, l’agriculture, la sécurité, les villes, l’économie… Comment inciter les directions de ces différentes administrations à se mobiliser pour pousser des projets comme l’agriculture urbaine, ou la dé-densification de l’élevage ? Ce n’est pas que les gens soient de mauvaise volonté individuellement, mais c’est difficile et c’est loin d’être gagné.

Lire aussi

Serge Morand, L'homme, la faune sauvage et la peste, éditions Fayard, septembre 2020

Marie-Monique Robin, avec Serge Morand , La fabrique des pandémies, éditions La Découverte, février 2021

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