Le plaidoyer de l'explorateur Bertrand Piccard pour une "croissance qualitative"

Le plaidoyer de l'explorateur Bertrand Piccard pour une "croissance qualitative"

INTERVIEW - Après son tour du monde inédit avec Solar Impulse, son avion ne fonctionnant qu’à l’énergie solaire, l’explorateur Bertrand Piccard a décidé de lancer sa Fondation Solar Impulse pour lutter contre le changement climatique, tout en générant des profits. Explications.

Voilà plusieurs années qu'avec Impact Positif, nous suivons Bertrand Piccard. Après son tour du monde inédit avec Solar Impulse, son avion ne fonctionnant qu’à l’énergie solaire, l’explorateur a décidé de lancer sa fondation Solar Impulse. Son objectif ? Récolter 1000 solutions pour entreprendre, sans détruire la planète, des solutions rentables et créatrices d’emploi. Son maître mot : l’efficience. Explications.

Sylvia Amicone : Vous avez lancé une Alliance Mondiale pour les Solutions Efficientes. C'était lors de la COP22 de Marrakech, et vous vous étiez lancé le défi de récolter 1000 solutions. Où en êtes-vous ? 

Bertrand Piccard : On n'a pas encore dépassé les 1000 solutions, mais ce qui est extraordinaire, c'est qu'on en a plus de 850 aujourd'hui et que cela arrive maintenant de manière exponentielle. C'était un petit peu difficile au début de faire comprendre ce qu'on voulait faire, mais aujourd’hui, les entreprises, les startups ont compris, et ce sont elles qui nous apportent spontanément des dossiers. On a un groupe de 420 experts qui labellisent la "crédibilité" car les projets doivent  déjà fonctionner ; cela ne doit pas être qu'une vague idée pour le futur. Ils doivent protéger l'environnement, c'est fondamental, et ils doivent être financièrement rentables, à la fois pour l’entreprise qui produit et pour le consommateur. Quand ces trois critères sont atteints, alors on pose le label. On va dépasser les 1000 solutions parce qu'il y a encore beaucoup d'autres projets dans le monde. Mais il faut déjà que ces 1000 premières solutions puissent être implémentées, mises en œuvre au niveau des gouvernements. 

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La pandémie, c'est une occasion pour accélérer vers cet autre monde dont vous parlez. Avec une économie qui est qualitative et non pas quantitative ? N'est-ce pas le moment idéal ?

Absolument, parce que moi, je refuse le dilemme entre la décroissance d'un côté, qui va nous amener au chaos social, et de l'autre le mythe de la croissance soi-disant illimitée qui nous amène au désastre écologique. Moi, ce que je prône, c'est ce que j'aime appeler la "croissance qualitative". Soit celle où l'on crée des emplois et où l'on fait du profit en remplaçant ce qui pollue par ce qui protège l'environnement. Cela passe par une modernisation des infrastructures, des constructions, des systèmes énergétiques, des systèmes industriels, des chauffages, des éclairages, des climatiseurs. C'est le marché industriel du siècle. Si cela coûtait cher de moderniser, je ne pourrai pas tenir ce discours. Mais on voit bien, à travers toutes les solutions qu'on reçoit, que c'est rentable. C'est cela qui va relancer l'économie du monde post-Covid. On ne va pas relancer l'économie en continuant à payer pour des moteurs à combustion inefficients qui n'arrivent même pas à 27% de rendement alors qu'on a des moteurs électriques qui sont à 97% de rendement. On ne perd que 3% d'énergie ! L'environnement en profite et l'industrie aussi. La protection sociale va en profiter. La qualité de vie, le pouvoir d'achat... C'est ça qui est fondamental. 

Dans tous les domaines, il faut toujours voir ce qu'on peut gagner d'une crise- Bertrand Piccard, explorateur

Que répondez-vous justement à vos détracteurs arguant que cela reste de la croissance déguisée, même si elle est verte, alors qu’il faut au contraire ralentir et produire moins si on veut avoir une chance de respecter les Accord de Paris ? 

Je ne suis pas pour une décroissance économique, mais je suis pour une décroissance du gaspillage. Je suis pour une décroissance de l'inefficience, une décroissance de la déraison. Aujourd'hui, c'est clair qu'on gaspille tellement de choses que si l'on devenait plus efficient et que l'on utilisait les technologies actuelles, on aurait déjà résolu 50% du problème. Pour les autres 50%, nous devrons faire appel à de nouvelles technologies qui ne sont pas encore complètement développées. Surtout, il va falloir réinjecter de la raison dans ce qu’on utilise au quotidien. Ce qu’il nous faut, ce sont des produits qui sont de meilleure qualité et qui durent plus longtemps, qui coûtent un peu plus cher. Sur la durée, l'utilisateur va y gagner parce qu'il n'aura pas besoin de changer tout le temps. L'entreprise fera un chiffre d'affaires plus bas mais, en même temps, un bénéfice plus haut. Et vous pouvez très bien avoir un changement économique basé sur une diminution de la concurrence acharnée. Parce que je pense que la concurrence acharnée nivelle la qualité vers le bas, les prix vers le bas et la quantité de produits vers le haut. Et c'est ce qu'il faut éviter. Donc, si la décroissance, c'est ça, je suis d'accord. Or, ce n’est pas de la décroissance économique. C'est de la décroissance de la stupidité avec laquelle on produit trop de produits inutiles, polluants, qui voyagent d'un bout à l'autre du monde et qui participent au mal collectif plutôt qu'au bien collectif. 

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Venons-en à l’Accord de Paris, on a célébré il y a quelques semaines les 5 ans de la signature de l’Accord, on sait que la majorité des pays qui ont signé ne respectent pas leurs engagements, les Etats-Unis se sont retirés et ont perdu de précieuses années pour se mettre en route… Quel est le constat que vous tirez ? 

On a beaucoup attendu des "unanimités internationales". C'est extrêmement compliqué de combiner le pétrole saoudien et les éoliennes danoises, le photovoltaïque espagnol et le charbon polonais. Je pense que l'erreur, c'est d'avoir voulu faire une unanimité de décisions. On devrait avoir un système dans lequel ceux qui veulent avancer avancent. Dans ce système, les pays qui veulent vraiment se remettre en question, devenir plus propres et diminuer leurs émissions de carbone pourraient plus travailler entre eux et moins avec ceux qui ne veulent pas suivre le mouvement. Et en fait, c'est cela que l’on a vu avec les 5 ans de la COP. Curieusement, c’est un effet secondaire qui est positif, favorable. Il y a eu une telle frustration du fait que cela n'avançait pas que des acteurs locaux, régionaux, privés ont décidé d'agir tout seul. Cette frustration a fait bouger les lignes et maintenant, les entreprises sont en train de prendre beaucoup plus de responsabilités parce qu'elles voient bien que les gouvernements ne suivent pas. 

Vous êtes également psychiatre. Avec cette pandémie et ces confinements successifs, on sait qu’un Français sur 5 souffre de dépression. Comment les aider ? 

Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'une crise représente une aventure qu'on refuse et que l'aventure représente une crise qu'on accepte. C'est fondamental de se dire ça parce que si on compte tous les jours en se disant "c’est horrible, encore un jour de crise, c'est atroce. Je ne peux pas sortir. Pourvu que ça finisse rapidement", alors cela devient un enfer. En revanche, on peut se dire que c'est une opportunité d'acquérir de nouveaux outils, de nouvelles manières de penser, de nouvelles connaissances, de nouvelles compétences que je n'avais pas avant et qui me permettront de sortir de la crise plus fort qu'avant. Dans tous les domaines, il faut toujours voir ce qu'on peut gagner d'une crise, parce que si on ne regarde que ce qu'on perd, on déprime. 

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Bienvenue dans le podcast "Impact positif", dédié à celles et ceux qui veulent changer la société et le monde. Devant l’urgence climatique, la crise démocratique, une société aux inégalités croissantes, certains ont décidé de ne pas rester les bras croisés, ils ont un coup d’avance, l’audace de croire qu’ils peuvent apporter leur pierre à l’édifice. Ils sont ce que l’on appelle des Changemakers.

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