Pour lutter contre la sécheresse, la Chine ambitionne de faire la pluie et le beau temps

Un agriculteur dans la province de Jiangsu, en octobre 2020.

CONTRE-NATURE - Maitriser les éléments pour contrer le réchauffement climatique, voilà l'ambition de la Chine. Le pays a annoncé début décembre vouloir déployer son programme de modification météorologique sur plus de la moitié de son territoire.

Subir passivement sécheresses et chutes de grêles dévastatrices ? Trop peu pour La Chine. Dans un communiqué publié au début du mois de décembre, le pays a fait savoir qu'il comptait déployer son programme d’ensemencement des nuages, jusqu’alors utilisé de façon très ciblée pour contrôler la météo, sur plus de la moitié de son territoire d’ici 2025. Il s'agirait autrement dit de faire tomber de la pluie sur commande sur une zone de 5,5 millions de km2, soit plus de la moitié de la superficie du pays (et 1,5 fois celle de l’Inde).

Une technique déjà utilisée de nombreuses fois depuis les années 1960

Les premières expérimentations de "modification météorologique" ont été faites par le parti communiste chinois dans les années 1960. Il s'agit d'injecter (grâce à des avions ou des canons antiaériens) de petites quantités d’iodure d’argent dans les nuages qui comportent un taux d’humidité élevé, ce qui provoque la condensation des particules d'eau, et donc à terme leur précipitation.

Ce n'est cependant qu'en 2008 que le monde a découvert les progrès de la Chine en la matière. L'été de cette année, elle a tiré des centaines d’obus chargés d’iodure d’argent pour faire tomber la pluie juste avant la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques. Depuis, de nombreux grands événements se font sous un soleil radieux, préalablement commandé par le gouvernement chinois.

L'ensemencement de nuages est aussi régulièrement utilisé pour contrer les sécheresses ou chutes de grêle. La première mise en pratique de cette technique a d'ailleurs été réalisée en 1958 dans la province de Jilin, au nord du pays, qui venait de vivre sa pire période de sécheresse en soixante ans. Selon l’agence de presse officielle Xinhua, le pays a investi entre 2012 et 2017 plus de 1,34 milliard de dollars pour divers programmes de modification du temps, qui ont permis la chute de 233,5 milliards de mètres cubes de pluie supplémentaires, soit trois fois la capacité du lac Qinghai, le plus grand lac d'eau salée intérieur de Chine. En 2017, le pays a réalisé un nouvel investissement de 168 millions de dollars destiné à financer un programme censé permettre le déploiement d’avions, de lance-roquettes et de dispositifs de commande numérique afin d’intervenir météorologiquement sur 10% du territoire chinois.

Les modifications successives des conditions météorologiques ont notamment contribué, d'après l'agence Xinhua, "à réduire de 70% les dégâts causés (chaque année, ndlr.) par la grêle dans la région occidentale du Xinjiang, une région agricole clé".

Une technique aussi prometteuse que dangereuse

Les nouvelles ambitions de la Chine n'ont ainsi rien d'étonnant, mais n'en sont pas moins peu rassurantes. Dans son communiqué, le gouvernement chinois indique que la modification du climat devrait lui permettre "l'évaluation des catastrophes telles que la sécheresse et la grêle", "la réalisation de plans de travail normalisés pour les régions nécessitant une protection et une restauration écologiques", ainsi que d'effectuer des "interventions d'urgence majeures pour faire face à des événements tels que les incendies de forêt ou de prairie et des températures ou sécheresses inhabituelles". Grâce à la maîtrise des précipitations sur plus de la moitié de son territoire, la Chine, première émettrice de gaz à effets de serre au monde, veut donc reprendre le contrôle sur le réchauffement climatique et les événements climatiques extrêmes.

Mais cela est-il vraiment favorable à l'environnement et à l'équilibre du monde ? Pas si sûr. Selon le Guardian, l'ampleur de l'intervention chinoise risque de dégrader la situation en Asie du Sud-Est et en Inde, dans la mesure où les précipitations forcées pourraient affecter le débit des fleuves Mékong, Salween ou Brahmapoutre. D'autant que, comme le souligne Andrea Flossmann, de l’Observatoire de physique du globe de Clermont Ferrand (France) et membre de l’Équipe d'experts pour la modification artificielle du temps pour l'Organisation météorologique mondiale (OMM), cette géo-ingénierie est loin d'être une science exacte. "L’atmosphère n’a pas de murs : ce que vous y injectez peut ne pas avoir l’effet voulu à proximité, mais peut surtout être transporté ailleurs et y produire des effets indésirables", explique-t-elle dans un article de l'OMM. "Il n’y a pas d’effet systématique, poursuit-elle. Chaque nuage va réagir à sa manière : il est difficile de savoir si les particules injectées auront un effet et, si c’est le cas, si ce sera bien l’effet escompté."

Alors que son agriculture est fortement dépendante de la mousson, l'Inde risque de faire partie des premières victimes. Elle évoque un risque de "militarisation de la météo", tandis que des chercheurs avaient déjà averti sur les risques pour cette technique de géo-ingénierie de devenir un facteur potentiel de guerre. Dans un article publié en 2017, des scientifiques de l'Université nationale de Taïwan estimaient que "le manque de coordination adéquate des activités de modification du temps (pourrait) conduire à des accusations de 'vol de pluie' entre les régions voisines". Ils soulignaient également l'absence, en Chine, d'un "système de contrôles et contrepoids qui facilite la mise en œuvre de projets potentiellement controversés". "Les preuves scientifiques et la justification politique de la modification du temps ne font pas l'objet de débats ou de larges discussions", regrettent-ils, cités par CNN.

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Pour autant, quelles que soient les ambitions de la Chine, celles-ci seront confrontées à des limites que pour l'instant, l'Homme ne saurait dépasser. Car "sans nuage, ces technologies sont vaines", fait remarquer l'Organisation météorologique mondiale (OMM). Certes, "l’ensemencement des nuages pourrait nous permettre d’accroître les ressources en eau, mais cette technique ne peut rien contre la sécheresse, car elle exige de disposer de nuages", explique Roelof Bruintjes, du Centre national de recherche atmosphérique (NCAR – États-Unis d'Amérique) et Président de l’Équipe d'experts de l’OMM pour la modification artificielle du temps. "Personne ne peut créer ou chasser un nuage", ajoute-t-il.

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