Pour l'inventeur de la collapsologie, "c’est en se mettant en mouvement que l’espoir revient"

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INTERVIEW - Comment rester mobilisé quand on observe un état catastrophique de la planète lié au dérèglement climatique et à l’épuisement inéluctable des ressources naturelles ? Pablo Servigne, le cofondateur de la collapsologie, est convaincu que passer à l'action permet de retrouver l'espoir.

Cinq ans après la sortie de son livre Comment tout peut s’effondrer, Pablo Servigne se justifie encore. Pour le cofondateur de la collapsologie, l’étude des effondrements passés et présents, "l’objectif n’a jamais été de faire peur à tout le monde ou de prouver que tout est foutu, bien au contraire ", écrit-il dans son dernier opus publié aux Liens qui Libèrent avec la revue Imagine Demain Le Monde. Il a également répondu aux reproches qui lui avaient été faits à l’époque, dont celui de ne pas parler des causes des effondrements. Son dernier ouvrage, Aux origines de la catastrophe. Pourquoi en sommes-nous arrivés là ?, répond à ces interrogations. Interview.

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L'idée, dans votre dernier livre, est de sortir d'une réflexion monothématique, d’avoir une approche systémique avec 25 auteurs qui abordent chacun une cause. On peut tout aussi bien lire Nancy Huston qui écrit sur les mythes que Corinne Maier sur la surpopulation, ou le patron du Shift Project, Matthieu Auzanneau, sur les énergies fossiles. L'idée est de tisser des liens, lancer des ponts pour montrer finalement que tout est lié ? 

Oui, et c'est à nous de lier les choses. C’est une invitation aux lecteurs à se faire leur propre idée, toujours dans les nuances de gris. Ce n'est pas blanc ou noir. Il ne va y avoir un effondrement d’un jour à l’autre comme dans le cinéma hollywoodien, et puis, c’est la fin de tout. Quand on discute avec des copains ou avec la famille, souvent on veut désigner un bouc émissaire. On veut trouver une des causes principales : le capitalisme,  le patriarcat, la civilisation, le colonialisme ou encore les super-riches, les Francs-Maçons, les Juifs, les reptiliens, etc. Dès qu’il y a un problème, les hommes ne se sentent bien que s’ils cherchent des solutions. Et pour cela, il faut aller voir les causes. C'est totalement sain et logique d'aller voir les causes. On nous a reproché dans le premier livre de ne pas avoir parlé des causes. Donc là, c'était la suite. Petit à petit, on pose les jalons d'une pensée qui se structure. D'abord le constat en 2015, puis la voie intérieure, c’est-à-dire psychologique, spirituelle et artistique. Et maintenant, ce sont les causes. Pour nous, c'était préalable à une suite qui sera l'organisation, le côté politique des choses. C'est en fait le livre que nous voulions écrire dès le début, mais il fallait d’abord poser des balises avant d’ouvrir le chantier politique. 

Vous dites que vous avez démonté des salles entières lors de vos conférences en étant lucides sur les catastrophes. Aviez-vous en tête à l’époque cette autre voie, celle des ressources intérieures, que vous avez décrites dans vos autres livres parus ensuite ? 

C'est vrai qu'au début, on était très froids, secs, et on a cassé des publics sans s'en rendre compte. Nous pensions qu’en répandant la science, les graphiques et les chiffres du GIEC (le groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, NDLR), etc., les gens allaient juste se mettre à bouger. En fait, pas du tout. Il y a des questions d'affect, de déni, des verrous psychologiques, sociologiques, juridiques. Il y a plein de verrous à faire sauter. Et puis, petit à petit, on s’est rendu compte que chacun, chaque personne, avec sa sensibilité, trouve aussi son chemin, ses leviers d'action et en retrouvant un peu l'action, souvent collective, d'abord à petite échelle, ils retrouvent l'espoir. En fait, il y a un grand déclic qui se produit. C'était intéressant de se rendre compte qu'il ne faut pas attendre l'espoir. Il faut se mettre en mouvement. Et c'est en se mettant en mouvement, en retrouvant le collectif, que l'espoir revient. Et souvent, on a tendance à attendre l’espoir. Espoir, "esperar", c'est la même racine que "attendre" en espagnol. Et ce n'est pas du tout ça. Ce n'est pas un espoir passif où l’on se dit :  "Hé ! Les amis ! A-t-on une chance de réussir à éviter cet effondrement ? Tant que vous ne m’amenez pas la preuve qu'on va éviter l'effondrement, moi, je ne bouge pas !". Ce n’est pas ça, l'espoir. Ayez le courage de vous mettre en mouvement, et une fois que vous êtes en mouvement - c'est d’ailleurs ce que dit Albert Camus - vous recréerez de l'espoir chez vous et chez les autres. Et c'est exactement ce qu'on voit depuis dix ans. C'est pour cela que la collapsologie est mobilisatrice et pas démobilisatrice. 

On reçoit une claque qui donne envie de créer une association, partir à la campagne, donner un sens à sa vie- Pablo Servigne

Aujourd’hui, cinq ans après votre premier livre, sentez-vous encore la nécessité de vous justifier ?

Il y a toujours des malentendus. Nous avons toujours essayé de rouvrir des horizons, de fournir des outils conceptuels pour que les gens se débrouillent et qu'ils passent à l'action, qu'ils inventent des futurs possibles. Maintenant, je pense que depuis 2018, la collapsologie est devenue un monstre médiatique qui nous a complètement dépassés, qu'on ne maîtrise plus et c'est très bien comme cela. C'est devenu un mouvement multicolore : aujourd’hui, il y a "des" collapsologies. Des personnes qui reprennent cette pensée et qui en font ce qu'ils veulent et des gens qui ne veulent pas entendre. Quand on lit vraiment nos livres en collapsologie, avec Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle (ses co-auteurs, NDLR), on reçoit certes une claque mais ensuite, les lecteurs nous disent en majorité que cela les a fait passer à l’action, que cela leur donne envie de créer une association, de partir à la campagne, de donner un sens à leur vie. 

Parlons de la Convention citoyenne pour le climat. Comment expliquer qu'il y ait eu autant de critiques sur ses propositions ? Autant de critiques aussi sur le fait que 150 personnes, tirées au sort, formées, coachées, et qui travaillent pendant plusieurs mois, puissent avoir des idées intelligentes pour le reste de la société ? Comment l’expliquez-vous ?

Je n’arrive pas trop à me l’expliquer.  Moi, j'ai vécu vingt ans en Belgique, et il y a vraiment une attitude différente vis-à-vis de la politique. C'est beaucoup plus décentralisé, avec une culture du consensus et du compromis. Quand je suis revenu en France, il y a six ou sept ans, j'ai vraiment vu le côté hiérarchique, pyramidal, ce côté monarchique de la Ve République, cela crée des mécaniques compliquées dans le pouvoir, de la compétition, de la défiance. C'est très dur, c'est rude. J'ai trouvé aussi globalement les médias - pas tous - assez condescendants vis-à-vis des Gilets jaunes ou des marches pour le climat. J'étais très déçu parce que, moi, cela m'a vraiment enthousiasmé, toute cette énergie, cette inventivité politique, cette intelligence politique qui s'est construite sur les ronds-points ou sur les lieux de blocage. Tous ces jeunes, et moins jeunes d'ailleurs, qui se rencontrent. Au début, ils sont là par indignation, colère, et puis ils construisent des liens d'amitié, des liens d'entraide et ils construisent une pensée politique. On peut faire le parallèle avec le CNR de l'époque, le Conseil National de la Résistance qui avait, sous l'égide de Jean Moulin, rassemblé toutes les résistances de la France libre et créé les maquis. Selon l’ancien résistant Claude Alphandéry qui a libéré la Drôme, dans les maquis, il y avait des méthodes de discussion, d'intelligence collective et d'intelligence politique. Dans les maquis, ça discutait politique, vraiment. Exactement comme sur les ronds-points des Gilets jaunes, exactement comme dans les ZAD (les zones à défendre, NDLR). En fait, quand on met les gens ensemble, comme dans la Convention citoyenne, et quand on leur demande d’inventer un futur ensemble, cela vient très facilement. Il faut faire confiance aux gens. Et j’ai l’impression qu'en France, on ne fait pas assez confiance aux gens. 

Que dites-vous à celles et ceux qui sont en train de nous lire, qui ont envie d'agir, de s'engager, mais qui ne savent pas comment ? 

Se renseigner ne suffit pas. Je pense qu'on peut voir autant de vidéos YouTube que l’on veut, lire des livres mais c’est le lien, les rencontres qui m'ont fait bouger. C'est avoir l'audace, l'envie, la folie d'aller rencontrer les gens et frapper aux portes des personnes que l’on admire. Aller boire un café et se laisser porter par ces bifurcations que sont les rencontres et les liens. C'est cela la clé : les rencontres. 

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Bienvenue dans le podcast "Impact positif", dédié à celles et ceux qui veulent changer la société et le monde. Devant l’urgence climatique, la crise démocratique, une société aux inégalités croissantes, certains ont décidé de ne pas rester les bras croisés, ils ont un coup d’avance, l’audace de croire qu’ils peuvent apporter leur pierre à l’édifice. Ils sont ce que l’on appelle des Changemakers.

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