Réacteurs nucléaires : François Bayrou "vole le débat", dénoncent les associations écologistes

Réacteurs nucléaires : François Bayrou "vole le débat", dénoncent les associations écologistes

NUCLÉAIRE - "Il faut de nouveaux réacteurs, il n'y a pas d'autres solutions", affirmait ce mercredi sur LCI François Bayrou, après avoir remis sa note au gouvernement. Plusieurs associations ont aussitôt contredit le haut-commissaire au plan.

François Bayrou met les pieds dans le plat, quitte à hérisser le poil des écologistes. Alors que 14 des 58 réacteurs nucléaires français doivent fermer d'ici 2035 et que la France s'est fixée cette échéance pour ramener à 50% la part de cette énergie dans sa production d'électricité, le haut-commissaire au Plan a rendu ce mercredi une note dans laquelle il explique que la France n'a pas d'autre choix que de construire de nouveaux réacteurs pour assurer la stabilité du réseau électrique national. "Ce dont il faut rendre conscience, c’est que l’électricité produite en France par des centrales nucléaires, c’est la condition même pour qu’on puisse avoir des énergies renouvelables", affirmait-il ce mercredi matin sur LCI, insistant sur le fait que le photovoltaïque et l’éolien sont des énergies intermittentes qui ne permettent pas d'assurer une continuité d'approvisionnement sur le réseau.

Des conclusions à contre-courant de plusieurs études et rapports

"Dans cette opération de communication, l’intervention de Bayrou est une véritable caricature qui fait croire qu’il n’y a qu’une seule solution alors qu’il y a de plus en plus d’études d’entités institutionnelles et de laboratoires scientifiques qui montrent qu’aller vers le 100% renouvelable en 2050 est totalement faisable", dénonce auprès de LCI Nicolas Nace, chargé de campagne Transition énergétique à Greenpeace France. Il cite notamment une étude du Centre international de recherche sur l'environnement et le développement (Cired), publiée en 2020, qui affirme qu'il est possible d'"atteindre 100% d’électricité renouvelable en France métropolitaine à l’horizon 2050, pour un coût égal ou inférieur au coût actuel", ainsi qu'un rapport de l'Ademe, l'agence de la transition écologique. Publié en 2016, il concluait à l'effet positif sur la croissance et l’emploi de la division par deux de la consommation finale d’énergie, combinée à la présence des énergies renouvelables dans une fourchette de 80 à 100% dans le mix électrique. 

On est en train de construire cette idée qu’on n’a pas le choix et en faisant ça, on vole le débat.- Sortir du Nucléaire

"Il y a d’autres possibilités mais le gouvernement et EDF essaient de jouer une prophétie auto-réalisatrice : on ne veut pas que ça marche, donc on ne se donne pas les moyens que ça fonctionne", abonde le réseau Sortir du Nucléaire, contacté par nos soins. "Ce qui se passe est extrêmement grave. On est en train de construire cette idée qu’on n’a pas le choix et en faisant ça, on vole le débat. La prolongation des anciens réacteurs n’est pas inéluctable, la construction de nouveaux réacteurs n’est pas inéluctable non plus", poursuit Charlotte Mijeon, chargée de communication au sein de l'association, citant ces mêmes études.

Pour négaWatt, il ne fait aucun doute que les conclusions de François Bayrou ont été "téléguidées". "La France fait aujourd'hui un lobby d'enfer au niveau européen pour faire passer le nucléaire pour une énergie renouvelable", affirme le porte-parole de l'association, Marc Jedliczka.

Un discours hypocrite dénoncé par les associations

Pour Sortir du Nucléaire, il y a également "énormément d’hypocrisie dans ce discours qui appelle à 'un effort de sincérité et de lucidité'". "Il faudrait d’abord que la sincérité et la lucidité s’appliquent à l’industrie nucléaire", lance Charlotte Mijeon. "Si on regarde la dette d’EDF, l’état de l’industrie nucléaire, les malfaçons qui sont détectées en permanence sur l’EPR de Flamanville et les problèmes récurrents sur le parc en fonctionnement, on se rend compte qu’il y a un énorme souci financier. Or, les scénarios étudiés par le gouvernement et par EDF concernant la construction de nouveaux réacteurs prévoient tous que ce soit l’État qui prenne en charge les surcoûts, qui ne manqueront pas d’advenir".

Si développer les énergies renouvelables a un coût, garder à leurs côtés l'énergie nucléaire aurait d'autre part, pour Nicolas Nace, un coût encore plus important. "Plus on investit dans une technologie donnée, moins elle va coûter cher", argumente-t-il. "Et même si on avait un système avec 50% de renouvelables et 50% de nucléaire, la question de la variabilité des énergies renouvelables, au fil de la météo, se poserait quand même. Donc on aurait besoin d'investir dans des solutions de stockage de l'énergie. Ajouter le nucléaire aux énergies renouvelables, c'est plutôt additionner les inconvénients", ajoute-t-il. 

Les capacités de la France à conduire de nouveaux projets nucléaires en doute

La question de la capacité de la France à construire de nouveaux réacteurs et à entretenir ceux existants est aussi mise en doute par les deux ONG, qui rappellent les inquiétudes de l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) elle-même. En 2019, son président, Bernard Doroszczuk, pointait du doigt dans Le Parisien une "perte de compétence" du secteur. "La filière doit absolument se ressaisir, notamment autour de la formation professionnelle et des compétences, pour atteindre le niveau de qualité et de sûreté attendu dans le nucléaire", estimait-il. L'ancien ingénieur-soudeur avait réitéré ses inquiétudes l'année suivante dans un entretien au Monde.

"Le gouvernement et EDF avancent des chiffres sur la durée des chantiers et sur les coûts, mais c’est difficile d’y croire au vu de l'expérience de l'EPR de Flamanville, un projet des années 2000 qui était censé être mis en service en 2012, mais qui le sera au plus tôt en 2023", déclare Nicolas Nace. "Et on ne peut pas dire que c'est les contestataires du nucléaire qui empêche le projet d'aboutir. EDF a tous les moyens de l'Etat et des milliers de chercheurs et d'ingénieurs à sa disposition et ça fait 20 ans qu'ils n'arrivent pas à démarrer le premier EPR", renchérit, ironique, Marc Jedliczka de négaWatt. "Finalement, on n’a pas de certitude sur la véritable faisabilité de ces constructions et sur ce que ça va coûter réellement aux Français", ajoute le chargé de campagne de Greenpeace.

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Réduire notre consommation d'énergie et développer le renouvelable pour "une transition digne de ce nom"

Pour Charlotte Mijeon, il est nécessaire et urgent d'entamer "une transition énergétique digne de ce nom". "Il ne s’agit pas de remplacer notre surconsommation d’énergie nucléaire par l’équivalent en énergie renouvelable. On a un gisement énorme d’économie d’énergie réalisable en ayant une vraie réflexion sociétale sur nos besoins, ou sur l’efficacité énergétique en menant un vrai plan d’isolation des logements" affirme-t-elle, appelant, comme Greenpeace France, à une "sortie du nucléaire planifiée en parallèle du développement des énergies renouvelables".

Selon les chiffres d’Eurostat publiés en 2020, la France et les Pays-Bas sont les deux pays de l’Union Européenne les plus en retard pour atteindre leurs objectifs en matière d’énergies renouvelables. Pour atteindre une part de 20% de ce type d'énergie en 2020 et au moins 32% d'ici 2030, l'UE avait assigné à chaque État des objectifs. Avec 16,6% de son parc consacré aux énergies renouvelables, la France est à la traîne de 6,4 points sur ses objectifs et les Pays-Bas de 6,6 points, avec 7,4% d'énergies vertes.

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