"On peut encore changer les choses !" : le message d'espoir (et d'alerte) de la glaciologue Heidi Sevestre

Heidi

INTERVIEW - Avant de se lancer dans une expédition à pied dans l'Arctique, une région bouleversée par le changement climatique dont elle va s'attacher à mesurer la pollution, la glaciologue Heidi Sevestre répond aux questions de Sylvia Amicone.

Heidi Sevestre est glaciologue, elle a voyagé dans le monde entier, participé à de nombreux documentaires et publié dans des revues prestigieuses. Dans quelques jours, elle entamera une expédition d’un mois à pied dans l’Arctique afin de mesurer la pollution de la neige et de la glace dans cette région qui se réchauffe sept fois plus qu’ailleurs. Une expédition qu’elle partagera avec des collégiens et lycéens du monde entier, et qu’elle nous fera vivre en direct sur les réseaux sociaux ! Car pour elle, rien de plus important que de partager ses recherches avec le plus grand nombre. Rencontre.

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Sylvia Amicone : Pour celles et ceux qui ne connaissent pas votre métier, quand on est glaciologue aujourd’hui, en 2021, que fait-on et où ?

Heidi Sevestre : C'est vrai que ce n’est pas un métier commun. La glaciologie, c'est la science qui étudie la glace sur terre, donc les glaciers, la banquise, le permafrost. Et moi, je me suis spécialisée dans ces masses de glace que l'on trouve sur Terre, qu'on appelle les glaciers. On est un petit peu comme des docteurs, et nos patients, ce sont ces géants de glace que l'on trouve en très haute montagne ou près des régions polaires. Et comme des patients qui seraient malades en ce moment, on essaie de comprendre quels sont leurs symptômes, ce que ces glaciers essaient de nous dire. Surtout, aujourd'hui, on travaille particulièrement sur l'impact du changement climatique sur les glaciers. J'essaie d'aller voir le plus de glaciers possible. Je suis une très grande passionnée des régions polaires, mais je m'intéresse aussi aux glaciers qu'on oublie un petit peu : ceux dans des régions reculées, notamment des glaciers que l'on trouve le long de l'équateur, parce qu'il reste encore des glaciers dans les régions tropicales. 

Très tôt, vous décidez aussi de parler de votre métier et de ce que vous voyez, de vos recherches, de vos résultats. Qu’est ce qui vous a fait sortir du rang ?  

C'est vrai que ça a été vraiment une réaction au plus profond de moi-même. Quand j’étais en train d’écrire des articles scientifiques, je me disais : mais qui va lire ce que je suis en train d'écrire ? Qui va avoir accès à ces données là ? Parce qu'aujourd'hui, si on veut creuser, avoir accès à ces données, il faut payer, il faut avoir un certain jargon scientifique, une certaine éducation. C'est très compliqué et je me suis dit : finalement, que je publie ses résultats ou pas dans ce journal, quelle influence cela va-t-il avoir sur mes parents, par exemple ? Probablement aucune. Et ça a été vraiment une réaction presque instinctive. Je me suis dit, personne ne me pousse à rendre ces résultats accessibles, donc, il n'y a que moi qui vais pouvoir le faire. J'ai pris un peu le taureau par les cornes et je me suis dit : "banco, on y va !". 

Si l'Arctique perd de la glace, on risque d'avoir un bouleversement climatique encore plus amplifié chez nous, en France- Heidi Sevestre

Comment faites-vous pour justement essayer de vulgariser, de toucher les gens, de les sensibiliser à vos travaux ? 

Mon travail, c'est vraiment d'essayer de remettre les glaciers dans le quotidien des gens. C'est de leur expliquer, par exemple, qu’un Arctique froid est très important pour nous, pour nos saisons. Si l'Arctique perd de la glace, on risque d'avoir un bouleversement climatique encore plus amplifié chez nous, en France. S’il n’y a plus de banquise en Arctique, on pourra avoir des saisons d'automne et d'hiver beaucoup plus chaudes, des extrêmes météorologiques beaucoup plus puissants, c'est-à-dire des tempêtes, des saisons de canicule qui durent encore plus longtemps ou au contraire, des périodes très froides. Ce que l’on essaie de faire, c'est finalement de rapprocher les régions polaires ou les régions de haute montagne de notre quotidien, de montrer que notre vie de tous les jours est directement en contact avec ce qui se passe, même si ça nous paraît très loin. 

Où vous situez-vous dans les différents courants qui voient le jour face au changement climatique, et notamment face à ces courants de collapsologie ? Est-ce que, pour vous, il est encore possible d’agir ? 

Je comprends complètement d'où vient cette inquiétude. Au niveau des glaciers, le seuil de basculement est autour des 1,5-2 degrés. On s'en approche, on est déjà à 1,1 degré, mais ce qui est crucial, c'est surtout de ne pas baisser les bras aujourd'hui. Au contraire, on a besoin que tout le monde se relève les manches et qu'ensemble, on arrive à construire quelque chose de positif parce qu'on peut encore changer les  choses aujourd'hui. Je recommande à tout le monde de se dire : à mon niveau, qu'est-ce que je peux faire ? Est-ce que je vais lancer un Repair Café ? Est-ce que je vais aller faire du parapente pour récolter des données scientifiques ? Ce n'est pas anecdotique, toutes ces solutions. Surtout, ces solutions qui sont locales, ces solutions individuelles, il faut les mettre en valeur parce que petit à petit, cet effet boule de neige va avoir un impact global.

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Votre prochaine aventure, c'est le projet "Climate Sentinels"*. Vous allez traverser le Spitzberg en avril avec cinq autres scientifiques pour récolter des échantillons et mesurer la pollution de la neige et de la glace en Arctique. Expliquez-nous ce défi qui sera aussi la première expédition carbone neutre ? 

Oui, en effet, on a vraiment hâte de partir. L'objectif, c'était de montrer le nouveau visage des sciences polaires au travers de cette expédition. C’est pour cela qu'on est une équipe 100% féminine ! Ce n'est pas par hasard, on voulait montrer qu'on est là aussi, qu'on existe dans ces domaines qui sont généralement très masculins. On voulait aussi montrer que la science peut être faite autrement, même dans les régions les plus extrêmes de la planète. Généralement, quand on regarde d'un peu plus près les expéditions, qu'elles soient en Arctique ou en Antarctique, elles ont une empreinte carbone assez importante. On voulait montrer que finalement, le changement, il commence aussi par nous et qu'on peut faire de la science autrement. Et c'est pour cela qu'on va passer quatre semaines en ski en tirant tout notre équipement scientifique derrière nous. On ne choisit pas la facilité ! Mais l'objectif, c'était vraiment de réduire notre empreinte carbone le plus possible sur 450-500 km. 

Comment se prépare-t-on pour une expédition pareille ? 

On se prépare beaucoup. Ce que je fais pratiquement quotidiennement en ce moment : tirer des pneus de voiture en forêt ! 

Que dites-vous à celles et ceux qui ont envie d'agir, mais qui ne savent pas comment ? 

Je leur conseille d'aller directement au cœur du sujet et de contacter des scientifiques. Souvent, on ne sait pas par quel bout prendre le changement climatique et je leur conseille d'aller sur les sites des universités, d'aller sur les réseaux sociaux et d'aller directement contacter les scientifiques. Parce que nous, on adore parler de nos recherches et c'est vraiment le meilleur moyen de comprendre un peu ce qui se passe. 

* https://fr.climatesentinels.com/

 

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Bienvenue dans le podcast "Impact positif", dédié à celles et ceux qui veulent changer la société et le monde. Devant l'urgence climatique, la crise démocratique, une société aux inégalités croissantes, certains ont décidé de ne pas rester les bras croisés, ils ont un coup d'avance, l'audace de croire qu'ils peuvent apporter leur pierre à l'édifice. Ils sont ce que l'on appelle des Changemakers.

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