EURO 2020

INTERVIEW – L’Italie a son catenaccio, l’Espagne son toque, l’Allemagne sa puissance physique. Mais on a toujours eu du mal à mettre des mots sur un style de jeu français. Cela tombe bien : Thibaud Leplat vient de publier une foisonnante enquête rétrospective, "Football à la française" (ed. Solar), retraçant toute l’histoire de notre football. Metronews s’était entretenu avec l’écrivain juste avant le début de l’Euro 2016. Son décryptage de notre identité footballistique et son analyse du jeu confus développé par les hommes de Didier Deschamps se lisent encore mieux à deux jours du quart de finale France-Islande.

Qu’est-ce qui distingue fondamentalement le foot français de celui des autres pays ?
C’est un football moral. C’est-à-dire qu’on considère qu’il y a une bonne et une mauvaise manière de jouer. Le problème, c’est qu’on ne sait jamais laquelle est laquelle. Et que les deux manières s’opposent en prétendant chacune être du côté du bien. En gros, soit le bien est supérieur d’un point de vue esthétique, en termes d’ambition. Soit il est supérieur en termes de pragmatisme : le résultat prime. La particularité du foot français, c’est donc qu'il prétend ne pas être défensif, parce que ça voudrait dire être mauvais, être du côté du mal. De tout temps, il s’est agi de prouver une forme de supériorité morale du foot français, voire de la France.

D’où vient ce besoin d’apparaître moral ?
Ca vient de l’histoire, de la culture française, qui est une culture universaliste. On peut même dater ça d’avant la Révolution française. En tout cas, depuis l’art moderne, la France a une ambition de vérité. On le voit bien dans les relations internationales ou en politique : la France a une idée assez précise du bien. Ce n’est pas une nation pragmatique comme l’Angleterre, par exemple, ou les Etats-Unis, qui sont capables d’aller discuter avec Saddam Hussein, parce que c’est important... Dans notre idée, la France a une fonction morale, presque comme le Vatican.

Et donc le mal, en foot, c’est être défensif ?
Oui, c’est être réactif. Et en France, on ne dit pas "défensif", on dit "pragmatique". C’est comme ça qu’on a essayé de résoudre ce paradoxe, en changeant le vocabulaire.

Tout au long de votre livre, qui retrace l’histoire du foot français, on constate une alternance entre "le béton" (le catenaccio) et "la ligne" (le football total). Où se situe le véritable style français exactement ?
Depuis l’étranger, en tout cas en Espagne, je sais qu’un type comme Guardiola a surtout admiré Platini. Ca correspondrait à une réconciliation entre le football champagne du Stade de Reims (dans les années 1950 et 1960, ndlr), dans l’animation, la liberté donnée aux joueurs devant, le jeu au milieu, et le côté physique et athlétique de l’AS Saint-Etienne (années 1970, ndlr). Quand on regarde l’équipe de France de Platini et Hidalgo, il y a vraiment ce mélange-là. Hidalgo a joué à Reims. Et il y a cette séparation entre des milieux très libres, le carré magique, et le marquage individuel de Saint-Etienne en défense. On est à mi-chemin. Ce qui fait de la génération Hidalgo une parenthèse dans l’histoire. D’ailleurs, juste après, on a été incapables de gérer la fin de cette génération. Et on est repartis sur du pragmatisme avec Houiller... C’est lui qui a modernisé le béton et changé le vocabulaire, en prononçant le mot "efficace" à tout bout de champ.

La base du mandat de Jacquet et du titre de champion du monde en 1998...
Exactement. Avec Houiller et Jacquet, on s’est mis à séparer le jeu du résultat, ce qui est peut-être le plus grand coup d’Etat de l’école du béton. Ils ont dit : "Il faut choisir, vous voulez gagner ou bien jouer ?" Ce sont les gens qui défendent qui disent ça. Aujourd’hui, Simeone dit ça. Après cette arnaque intellectuelle, évidemment, on a répondu : "On préfère gagner." Le paradoxe, c’est que les disciples d’Herrera (le Français inventeur du catenaccio italien dans les années 1960, ndlr) vouent un culte au joueur talentueux. En France, il y a d’ailleurs toujours eu une tradition politique de l’homme providentiel. Zidane, typiquement, est celui qui est venu réconcilier le béton et la ligne. Zidane a commencé défenseur central à Cannes. Mais après, il ne fallait surtout pas qu’il défende... Cette séparation de la défense et de l’attaque fait qu’on n’arrive plus à penser le jeu en France. Chez nous, le foot doit être moral ou scientifique. On n’arrive pas à le considérer comme un art.

Est-ce que le foot français manque de personnalité ?
Le foot français a beaucoup cherché ailleurs ce qu’il avait déjà en lui. Et, à force de copier ce que faisaient les autres, on a fini par avoir un temps de retard à chaque fois. Parce que, dès qu’on ne gagne plus, on change. En fait, on ne sait pas perdre. Pourtant, beaucoup d’entraîneurs étrangers disent que la France est le réservoir de joueurs le plus intéressant au niveau mondial. Nos joueurs sont très bien formés pour répondre aux exigences du haut niveau. Leur palette tactique leur permet d’entrer dans n’importe quelle organisation, même à l’étranger. La mode du moment est espagnole mais les Espagnols ne font que ce qu’on faisait dans les années 1950. Tous les grands systèmes tactiques sont nés en France... Parce qu’il y a toujours eu beaucoup d’étrangers dans notre pays. Mais on a toujours considéré le football comme une discipline étrangère. Le plus grand regret de la France, c’est de ne pas avoir inventé le football. C’est pour ça qu’elle a inventé toutes les compétitions. On a seulement inventé les Droits de l’Homme, l’autre grand truc universel.

Didier Deschamps a incarné "le béton" quand il jouait, puis en tant qu’entraîneur de l’OM pendant trois ans, juste avant de devenir sélectionneur. Et aujourd’hui, son équipe de France joue l’attaque au point de beaucoup s’exposer derrière. Comment expliquer ce paradoxe ?
Le paradoxe de Deschamps, c’est qu’il se retrouve confronté à un problème défensif, alors que sa théorie, inspirée de celle de Jacquet, qui est d’ailleurs celle de la Juve de Lippi, s’appuie sur un style défensif. Et en même temps est arrivée une génération d’attaquants et de milieux talentueux. En revanche, malgré ça, son équipe joue dans les espaces, dans la profondeur, elle ne joue pas sur la possession, ni sur du jeu au milieu. Le paradoxe est là : cette équipe de France a tout pour poser et installer son jeu, mais elle joue avec un bloc bas, en contre-attaque. C’est pour ça qu’on n’arrive pas à caser Ben Arfa, qui est un joueur fait pour toucher beaucoup le ballon.

N’y a-t-il pas un problème de déséquilibre offensif ?
Si, mais le problème de départ est conceptuel. Il y a un déséquilibre vers l’avant tout en prônant le contre. L’absence des défenseurs est compensée par les attaquants, alors qu’elle devrait sans doute l’être par les milieux de terrain, comme c’était le cas au Stade de Reims. Regardez Coman : ce qu’il fait au Bayern et en équipe de France est totalement opposé. Au Bayern, c’est un ailier pur qui fait très peu de courses de plus de dix ou quinze mètres. Il joue beaucoup de duels, parce qu’on lui demande, mais il ne va pas dans la profondeur. En équipe de France en revanche, il ne fait que de la profondeur. Il en fait tellement qu’il fait n’importe quoi trois fois sur quatre.

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