"On passe le bac" : pourquoi certains parents semblent aussi impliqués (voire plus) que leurs enfants ?

Examens 2019
ECLAIRAGE - "On passe le bac" : le lapsus, fréquent dans la bouche de certains parents de candidats au baccalauréat, en dit long sur la manière dont ces derniers abordent cette étape censée marquer la fin d'un cycle, le début d'autre chose. Pour leur enfant ? Ou pour eux-mêmes ? Le fait est que la confusion règne dans l’esprit de quelques-uns qui ne parviennent pas toujours à dissocier leur propre parcours de celui de leur progéniture.

Le 5 juillet prochain, quand tomberont les premiers résultats du baccalauréat, ce sera en quelque sorte leur propre triomphe, ou leur propre fardeau. Dans leur esprit tout du moins. Car cet examen, cela fait des mois, une année, voire une scolarité tout entière, que certains parents l’attendent ou le redoutent intensément. Plus souvent inconsciemment que consciemment, d’ailleurs.


Mais comment expliquer que ces mères et ces pères s’impliquent au point qu'une confusion s'installe autour du réel enjeu ? Florence Millot, psychologue spécialisée en guidance parentale et psycho-pédagogie, et auteur de Parent bienveillant : la pleine conscience à l'usage des parents, à paraître en août prochain, livre son éclairage.

LCI : Comment expliquer que certains parents appréhendent autant le bac que leurs enfants, voire davantage ?


Florence Millot : Premièrement, il faut avoir à l’esprit qu'à l'époque où cette génération de parents a passé son bac, ça avait vraiment du sens de l’avoir, une autre valeur. Ils ont hérité cette vision de leurs parents et ils sont restés pour certains sur une formation linéaire : aller à l’école, avoir le bac, faire des études et trouver le métier qu’on veut.


Mais surtout, le baccalauréat est autant un aboutissement du côté de l’enfant que du côté du parent. Quand un lycéen décroche le bac, derrière il y a un parent qui se dit : j’ai réussi à emmener mon enfant sur le chemin de l’école, puis sur le chemin du bac, quelque part mon job de parent est rempli. Donc, pour les parents, c’est une fierté de se dire : c’est aussi grâce à tous les devoirs que j’ai faits avec lui, les contrôles que je lui ai fait réviser, les cours particuliers que je lui ai donnés ou organisés et tout ce temps que j’y ai consacré. Cela est souvent encore plus visible chez les mères, qui statistiquement ont tendance à être plus investies que les hommes dans les devoirs des enfants. C’est très féminin de vouloir tout contrôler : c’est mon bébé, c’est mon oeuvre qui passe le bac. Donc le diplôme, quelque part, c’est aussi une petite coupe pour les parents. D’ailleurs, il n’est pas rare d’entendre en consultation : "on passe le bac" ! C’est très révélateur de la confusion parent-enfant qui a lieu parfois.

LCI : Comment peut se traduire cette confusion parent-enfant au moment de passer l’examen et quand tombent les résultats ?


Florence Millot : Le parent est toujours doué de bonnes intentions, mais il arrive en effet que ça se joue entre eux et eux-mêmes, c’est-à-dire que le bac devient presque un fantasme narcissique, et l’on en oublierait presque qu’il y a un enfant derrière tout ça. Mais cela dépend beaucoup du parcours du parent concerné. Il y a notamment des gens qui n’ont pas le bac mais qui pensent que s’ils l’avaient eu leur vie aurait été très différente, qui ont l’impression qu’il faut avoir le bac pour être heureux. Pour ceux-là, il y a ce fantasme que leurs enfants auront une vie meilleure si ces derniers réussissent là où eux ont échoué. Dans ce cas la confusion parent-enfant peut être palpable : parce que moi j’ai raté, j’ai peur que tu rates, puisque ça a été dur pour moi, ça sera difficile pour toi. Et de ce fait, il devient difficile de transmettre une énergie positive. En gros, ‘je te donne une image terrible du bac parce que moi-même je n’ai pas réussi à l’avoir’, un peu comme si c’était la même personne, et non pas deux bien distinctes.


Il y a aussi la catégorie de ces parents qui sont dans la confusion, ceux qui ont eu leur bac mais qui sont dans le contrôle et qui ont une trajectoire en tête pour leur enfant. Ils se disent : mon enfant, c’est le prolongement de moi-même, donc je veux qu’il fasse des études dans tel domaine, etc..


Et puis enfin, il y a ceux qui ne sont pas forcément passés par les schémas classiques mais qui se sont bien débrouillés, qui ont une vie épanouie, et qui ne donnent pas tout pour leur enfant. Comme ils vivent leurs désirs, il n’y a pas cette confusion parent-enfant. En clair, ils le soutiennent en lui disant 'quoi que tu fasses, tu vas réussir ta vie, je te soutiens et si tu ne l’as pas tu l’auras l’année prochaine'. On est là dans une démarche plus positive car le parent soutient l’enfant dans ce qu'il est et pas dans ce qu’il voudrait qu’il soit. On n’est donc plus dans un jeu narcissique ou l’enfant est son double, son 'mini moi'.

LCI : Derrière la note finale, est-ce qu’il n’y a pas autre chose qui se joue dans la tête des parents pouvant expliquer finalement cette "hyper-implication" ?


Florence Millot : Bien sûr que si. Le bac reste quelque chose de très fantasmatique, c’est-à-dire qu’il y a  ce fantasme d’une fin, de l’arrivée, ça correspond à la fin de l’adolescence, à la majorité, c’est-à-dire l’âge ou l’enfant peut faire ce qu’il veut psychiquement et légalement. Donc pour n’importe quel jeune mais aussi pour n’importe quel parent, le bac c’est le confins de plein de carrefours différents. Ce qui en fait une expérience globale finalement, c’est pas juste un examen. 


Par conséquent, derrière le diplôme, pour certains parents c’est aussi notamment le moment de se confronter à la séparation car parfois l’accès aux études veut dire départ, indépendance. C’est l’accès aux rêves, à sa propre vie d’adulte avec ses désirs. Et se pose alors la question pour certains : comment moi je fais le deuil de tout cela en tant que parent ? 

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