Bac 2019 : a-t-on plus de chance de réussir l'examen selon le lieu où l’on vit ?

Examens 2019
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INTERVIEW - Chaque année, le classement des académies affichant les meilleurs taux de réussite au baccalauréat montre que devant ce précieux sésame républicain, toutes les contrées de France ne se valent pas. Peut-on pour autant parler de géographie de la réussite au bac ? La réalité semble plus nuancée qu’il n’y parait.

Part-on avec les mêmes chances de décrocher son baccalauréat selon que l’on habite dans un petit village en zone rurale ou dans les quartiers chics de la capitale ? La publication des taux de réussite des lycéens, et les écarts qu’elle laisse entrevoir académie par académie, invite à se demander dans quelle mesure la géographie permet d’éclairer les différences constatées d’une contrée de France à l’autre. 


Pour les analystes qui se sont penchés sur la question, ces disparités territoriales notables dans la réussite au baccalauréat, sont indissociables du poids de l’origine sociale. Rémi Rouault et Patrice Caro, géographes sociaux, auteurs d’un "Atlas des fractures scolaires", ont répondu à nos questions. 

LCI : Existe-t-il une géographie de la réussite au bac ?

Rémi Rouault : C’est un fait. On note chaque année depuis trente ans des différences spatiales en matière de réussite au bac. Si l'on s’appuie sur de grands ensembles comme les départements d’Outre-mer et notamment la Guadeloupe, la Martinique et particulièrement Mayotte et la Guyane, les taux de réussite y sont nettement inférieurs à ceux des autres régions françaises. A contrario, en France métropolitaine, on observe que des académies comme Rennes, Nantes ou Versailles enregistrent des taux de réussite au baccalauréat supérieurs à ceux de l’ex-région de Picardie par exemple. A l’échelle des régions, les élèves de Bretagne réussissent globalement mieux les examens que les élèves du reste de la France. 


Dans des départements ruraux comme l’Aisne et la Meuse, le taux de réussite global au bac est parmi les plus faibles de l'Hexagone. Mais il convient ici de souligner qu'ils appartiennent à des régions où il y a le plus de jeunes à passer le bac pro proportionnellement aux autres académies. A titre de comparaison, alors qu'on comptabilise en Haute-Saône plus de 40% de jeunes inscrits en bac pro, dans des départements comme Paris, les Yvelines ou les Alpes-Maritimes, autrement dit là où se trouvent les grands centres de décision et d’innovation (La Défense, Saclay, Sophia-Antipolis), ils sont moins de 25%. 


Or, pour rappel, le taux  moyen de réussite au bac général est aux alentours de 90% quand le taux moyen de réussite au bac pro est plus près de 80%. C'est donc aussi en fonction de la répartition des candidats entre les différentes séries du qu’apparaissent certaines différences.

La famille ou l'environnement dans lequel on vit peuvent être déterminants Rémi Rouault

LCI : Quels sont les autres facteurs qui peuvent expliquer ces disparités territoriales ?

Rémi Rouault : La famille ou l'environnement dans lequel on vit peuvent être déterminants pour augmenter ou réduire les chances d’avoir le bac. Plusieurs études menées par des collègues sociologues montrent en effet l’importance du voisinage, dans la mesure où la population n’est pas répartie de façon homogène dans l’espace français ni même dans l’espace des villes. Par exemple, un enfant de cadres vit dans à un endroit où il a autour de lui des dizaines d’autres enfants de cadres, alors qu’un enfant d’ouvriers vit pour sa part dans un lieu où il a une chance sur 25 ou 30 d’avoir un enfant de cadres parmi ses copains du quartier. Il y a donc une ségrégation sociale qui induit des pratiques, des comportements et des connaissances différentes suivant la famille dans laquelle on naît.


Dès lors, on sait que lorsque l’on est dans un lycée de centre-ville avec un recrutement social sélectif, qu’il soit public ou privé, on se trouve quotidiennement au contact d’élèves qui réussissent mieux parce qu’ils sont aussi de milieux sociaux plus favorisés. Pour poursuivre dans ce sens, on sait par exemple que lorsque la carte scolaire des lycées de Versailles a été modifiée, il y a des appartements qui ont pris de la valeur parce qu’ils entraient dans le secteur de lycées réputés et d’autres qui ont perdu de la valeur parce qu’ils en sortaient.

En Bretagne, la culture du diplôme est plus ancrée qu’ailleursRémi Rouault

Concernant le cas précis de la Bretagne, il faut rappeler que la région a longtemps été une terre d’émigration pour le travail, et notamment pour fournir des fonctionnaires. Or, pour entrer dans la fonction publique, il y a besoin d’avoir des diplômes. C'est donc une région où la culture du diplôme est historiquement bien plus ancrée qu’ailleurs. Entre autres caractéristiques, on observe aussi que c’est une région où le pourcentage de filles ayant fait des études est plus important que dans le reste de la France. On constate par ailleurs qu'il y a davantage d’enseignants qui vivent dans la commune où ils enseignent que dans d’autres régions de France et davantage d’enseignants qui cherchent à rester au poste où ils sont affectés. Enfin, la présence conjointe du public et du privé permet aux parents bretons d’adhérer véritablement à l’école, avec un choix qui est une démarche volontaire des familles. 


De ce point de vue-là, les différences observées en termes de réussite sont directement liées à celles existant entre des familles "passives" par rapport à l’école, qui n’ont pas de stratégie sinon celle de respecter l'institution en y envoyant son enfant, et les familles qui ont projet scolaire et se sont appropriées l’école. Tout comme la question de la réussite des élèves est aussi liée à celle des enseignants qui adhèrent ou pas à l’espace dans lequel ils enseignent.

LCI : En d’autres termes, la géographie de la réussite au bac est toute relative ?

Patrice Caro : Disons que la cartographie de la réussite au bac induit une interpénétration de géographie et de sociologie. Et quand on s’intéresse à l’opposition entre quartiers dans certaines communes, il y a ce mélange géographie/sociologie et l’intersection entre les deux, c’est les groupes sociaux qui y habitent.


Dans certains quartiers, notamment des arrondissements de Marseille (13e, 14e, 15e) ou dans les banlieues au sud et au nord de Paris, comme les grands ensembles de Grigny dans l’Essonne ou de La Courneuve en Seine-Saint-Denis, il y a un public de parents d’élèves prédominant ayant des caractéristiques dégradées en termes de niveaux de diplôme, de chômage, de monoparentalité, de familles nombreuses ou encore d’habitat, avec un phénomène de surpopulation. A l’inverse, quand vous êtes dans les banlieues de Rennes, de Strasbourg  ou de Nantes, vous avez là des groupes avec d’autres profils, qui résident dans des zones pavillonnaires, avec un plus haut niveau d'études, des revenus plus importants, moins de monoparentalité mais surtout moins de familles nombreuses.

La mobilité vient brouiller les cartes de la réussite au bacPatrice Caro

Il y a autre élément qui vient brouiller les cartes de la réussite au bac, comme la mobilité entre le domicile et le lieu d’études. Il y a en effet des établissements scolaires qui sont des points de repères pour parler de réussite ou de difficultés scolaires. Dans les recrutements des lycées privés avec des options rares, on peut donc retrouver une majorité d’élèves qui viennent de toute la région et, finalement, la réussite que l’on mesure dans l’établissement est celle d’élèves venant des 100 kilomètres à la ronde, et pas forcément de la ville où l’établissement est implanté. Dès lors, parler de la réussite d’une commune de Normandie ou du Rhône devient très relatif à cause de ce jeu des options qui induit de très fortes mobilités.

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