Blessés des attentats de Paris : "Toutes ces personnes qu'il va falloir soutenir..."

Blessés des attentats de Paris : "Toutes ces personnes qu'il va falloir soutenir..."

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TEMOIGNAGE - Le professeur Rémy Nizard est chef du service de chirurgie orthopédique et traumatologique de l'hôpital Lariboisière (10e). Le soir du 13 novembre 2015, il a pris en charge plusieurs blessés et en voit toujours trois aujourd'hui, qui sont encore hospitalisés dans son service.

Comme tout le monde, Rémy Nizard se souvient précisément de ce qu'il faisait le vendredi 13 novembre 2015 vers 21 h 30. Ce soir-là, le chef du service de chirurgie orthopédique et traumatologique de l'hôpital Lariboisière (10e) n'était pas de garde. Il était chez lui, en famille, et il regardait le match France-Allemagne. "A 15 minutes de la fin, on s'est rendu compte qu'il se passait quelque chose au Stade de France. Dans le même temps, mon chef m'a envoyé un message très clair par SMS, 'Ça grouille de patients', et j'ai eu la première alerte sur mon smartphone. Je ne me suis pas posé de question. Je me suis levé toute de suite et j'ai foncé à l'hôpital. Entre-temps, les autres alertes évoquant les attaques des 10e et 11e arrondissements sont arrivées sur mon téléphone".

Hasard des choses, Rémy Nizard vit dans le 11e, entre La Belle équipe, rue de Charonne et où de nombreuses victimes ont été recensées, et le Comptoir Voltaire où Brahim Abdeslam s'est fait exploser. Pour éviter d'être bloqué par la police et afin d'arriver le plus vite possible à l'hôpital, le médecin en voiture décide de prendre le périphérique. "J'ai un peu accéléré, je ne vous le cache pas". En 20 minutes, il est sur place.

"Faire le tri en salle de réveil"

"En arrivant, je suis descendu tout de suite en salle de réveil. Là, il y avait déjà 5-6 malades. A côté, au bloc, mon chef était déjà en train d'opérer une blessée qui avait une fracture ouverte du bras et une fracture ouverte à la cheville, les deux par balles. Mon rôle à moi était de voir ceux que l'on devait opérer en urgence, et ceux que l'on devait opérer en différé", raconte le professeur. Une ancienne collègue l'appelle alors et lui propose de venir en renfort. "J'ai dit 'oui' tout de suite, nous en avions besoin. Cette nuit, avec une équipe de garde, nous avons pu ouvrir trois blocs. Deux équipes sont venues en plus l'orthopédie. En tout, nous avons pu ouvrir sept salles toutes spécialités confondues".

Sur les 352 blessés, une vingtaine a été prise en charge à Lariboisière : balle dans la tête ou dans le cou, fractures de jambe, de fémur, de cheville, de l’humérus, blessures dues à des projectiles à haute énergie… "En orthopédie, 4 patients ont été pris en charge entre 23 h 30 et 6 heures du matin. Six autres blessés touchés à l'abdomen, au cerveau ou au thorax ont été opérés cette première nuit", se remémore le chirurgien.

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"Gérer ses émotions"

Comme tout médecin, Rémy Nizard a cherché à faire les interventions les plus pertinentes le plus rapidement possible pour soigner les blessés. "Il fallait gérer ses émotions dans ce cas difficile, où les blessures étaient des blessures de guerre. Maintenant, à l'inverse des pompiers, de la Protection civile, du Samu ou de la Croix-Rouge qui étaient sur les lieux avec du sang là où il ne devrait pas y en avoir et où des gens crient là où ils ne devraient pas crier, nous, médecins, nous étions dans un environnement protégé et qui nous est familier. Avoir du sang à l'hôpital ça n'est pas anormal, voir des fractures à l'hôpital, y compris les plus graves, ça n'est pas anormal".

Un mois et deux jours après les attentats du vendredi 13 novembre, plusieurs patients sont toujours hospitalisés à Lariboisière. Dans le service du professeur Nizard, ils sont trois : deux en orthopédie, et un autre entre la réanimation et l'unité de soins intensifs. "Maintenant, il va y avoir des pansements à faire, des reconstructions d'œil, de nerfs… Et puis il y toutes ces personnes qu'il va falloir soutenir : les paraplégiques, les tétraplégiques, les amputés et les autres. Il s'est passé quelque chose de terrible dans leur vie, et psychologiquement et physiquement, ils ne seront plus pareils qu'avant".

Un modèle à l'étranger

Depuis les attentats, les médecins de l'Assistance Publique-Hôpitaux de Paris ont reçu des demandes du monde entier pour animer des conférences sur la façon dont ils ont géré la situation post-attentats. Après le 13 novembre, plusieurs médias dont les belges avaient indiqué qu'en cas de situation similaire, les urgences seraient incapables de faire face. "A Paris, si cela se reproduisait, ce que personne ne souhaite, nous pourrions gérer la situation. Nous l'avons récemment expliqué dans un article sur thelancet.com ".

Fait-il des cauchemars depuis cette nuit du 13 au 14 novembre ? "Non, j'ai tendance à intellectualiser les choses. Après, je ne peux pas ne pas être ému par tout ça… Quand vous êtes un fidèle lecteur de Cabu depuis les années Pilote, ça vous fait de la peine. Quand vous êtes juif et que vous avez vécu ce que vous avez vécu, c'est compliqué. Quand vous avez des enfants de l'âge de ceux qui ont été tués le 13 novembre, ça vous touche encore plus. Et puis quand vous êtes citoyen français parce que vous l'avez choisi et que vous êtes naturalisé, ça amplifie le choc. Si j'ai fait au mieux d'un point de vue professionnel, personnellement, après les attentats, je suis en échec sur ces quatre points-là."

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