Daech : "Militairement, les djihadistes français sont moins aguerris"

FAITS DIVERS
TERRORISME - Des attentats perpétrés en France par des Européens... Ce serait le scénario redouté par les autorités françaises. Décryptage avec Olivier Hanne, historien et islamologue, co-auteur de "L'État islamique, anatomie du nouveau califat".

Des attentats perpétrés en France par des Européens... Selon un rapport confidentiel dévoilé par France Info, le renseignement français évoquerait cette nouvelle stratégie de Daech : les "frappes obliques". Pour échapper à la vigilance des services de renseignement et pariant sur le manque d'échange d'informations entre les pays européens, Daech voudrait envoyer des djihadistes étrangers sur le sol français pour commettre des attentats et, à l'inverse, envoyer des combattants français attaquer les autres pays européens. Décryptage avec Olivier Hanne, historien et islamologue, co-auteur de "L'État islamique, anatomie du nouveau califat".

On parle aujourd'hui de nouvelle stratégie de Daech en France, les "frappes obliques", qu'en est-il ?
Quand on parle de "frappes obliques" ou de guerre asymétrique, c'est un peu pareil, il n'y a rien de révolutionnaire. C'est comment, avec peu de moyens, créer la déstabilisation chez un ennemi qui en a beaucoup. Dans cette "guérilla", tous les moyens sont possibles. Une fois que le moyen est éventé, ils en trouvent un autre. Mais la stratégie de Daech en France reste assez théorique. Car il faut avoir des combattants français pour mettre en pratique ses ambitions.

Les nombreux Français rentrés de Syrie ne constituent-ils pas cette menace ?
Certes, les attentats de janvier ont été impressionnants mais un seul des trois auteurs (un des frères Kouachi) était parti à l'étranger et il se réclamait d'Al-Qaïda au Yemen. Les autres attaques, comme en Isère par exemple, n'étaient pas planifiées par des djihadistes rentrants de Syrie mais par des gens restés ici. Sur les 1.000 ou 1.500 Français qui sont rentrés de Syrie depuis huit mois, quelle est la proportion de ceux qui passent à l'acte ? Pour l'heure, la proportion est assez faible. En revanche, ce qui est observable c'est la déstabilisation plus générale engendrée par Daech, poussant les gens à fuir et créant des mouvements de réfugiés en Europe. Évidemment, il y a eu des attentats en France. Mais le manque d'aguerrissement des potentiels djihadistes français est tel qu'ils n'arrivent pas à passer à l'acte ou très mal.

C'est-à-dire ?
Depuis quelques mois, les djihadistes français sont déconsidérés dans l'organisme de Daech car ils sont moins aguerris que les autres et ont beaucoup moins la volonté de se fondre dans la masse. D'ailleurs, quelques opérations de Daech ont échoué parce que des Français étaient indisciplinés. Ce sont souvent des jeunes qui ont envie de se 'faire plaisir' et n'ont pas les compétences militaires.

Cela veut-il dire que les djihadistes français ne sont pas des "bons" djihadistes ?
Sur le plan militaire, ils sont mauvais. Les Européens sont beaucoup mieux payés que les autres - un Français, c'est 600 dollars par mois en Syrie, un Arabe ou un Turc, c'est 300 - et ils sont beaucoup moins performants. Mais sur le plan médiatique, c'est très bon d'avoir un Européen. En pratique en revanche, Daech a besoin de gens efficaces. C'est pour cela que depuis un an et demi, l'organisation cantonne les Français à la surveillance des prisonniers ou des villes, à des tâches ultra-simples, et qu'en réalité, très peu combattent. Et même dans les villes, ça se passe mal. Ils parlent assez mal l'arabe et ne savent pas faire avec la population locale. Depuis quelques mois, on entend que Daech essaye de les renvoyer en France pour soi-disant mettre en place des "cinquièmes colonnes", des "cellules dormantes", qui exploseront tout d'un coup. Il faut faire attention quand on relaie ce genre d'informations. On joue le jeu de Daech, on alimente l'inquiétude générale et on pousse les hommes politiques à faire des frappes à tout-va alors qu'elles sont totalement inefficaces.

Selon vous, il y a un fossé entre ce que peuvent imaginer certains jeunes de Daech et la réalité...
J'ai en tête l'exemple de ce jeune rentré de Syrie parce qu'il n'avait pas le droit de fumer avec Daech. Il était parti pour tuer, participer aux grandes heures de Daech, et il rentre parce qu'il ne peut pas fumer sa clope. C'est un exemple extrême mais assez révélateur...

On présente pourtant certains Français, tels que Salim Benghalem , comme des figures montantes de l'EI....
Le problème c'est qu'on a du mal à savoir réellement qui contrôle quoi dans Daech. Il n'y a pas d'espion à l'intérieur du groupe. Avec Ben Laden, le renseignement américain avait réussi à intégrer des hommes dans la structure al-Qaida, mais avec Daech, c'est différent. C'est devenu tellement dangereux que l'on ne peut pas. De temps en temps donc, il y a des noms qui apparaissent sans que l'on sache réellement ce qu'il en est sur place...

A vous entendre, tout semble très mouvant...
C'est très vrai. Les observateurs ont été très influencés par l'Institute for the study of war, un institut américain qui donne les cartes de situation. On y voit les zones de Bachar al-Assad, les zones des Kurdes... Or ces cartes sont quasiment toutes fausses. Non pas que les Etats-Unis mentent mais les zones qualifiées par exemple de rebelles ou aux mains d'islamistes modérés ne correspondent à rien. Tel village accepte de prêter allégeance à tel groupe islamiste et deux semaines après, cela change. Ces zones sont tellement mouvantes. Dans l'armée de Bachar al-Assad, des militaires syriens se battent pour la Syrie mais pas pour Bachar alors qu'ils obéissent à ses ordres. Tout est très confus sur place et il ne faut donc pas tracer des lignes trop strictes entre les différents groupes.

Selon la note confidentielle des services français, Daech parierait sur le manque d'échange d'informations des pays européens. Qu'en pensez-vous ?
On a un bon service de renseignement. La moindre personne qui mentionne sur les réseaux ou dans ses emails le désir d'aller en Irak ou en Syrie est immédiatement repérée. Le travail de repérage est très efficace. Selon moi, le problème n'est donc pas tant un problème de renseignement ou l'échange d'information que les moyens juridiques autorisant les renseignements à intervenir. Si les services repèrent un homme potentiellement dangereux, tant qu'il n'a rien fait, ils ne peuvent agir. Quelle est la liberté donnée aux forces de sécurité pour aller interroger un individu potentiellement dangereux ? Faut-il changer la loi ? Notre société est-elle prête à changer son droit et à menacer ses libertés ? C'est là où Daech est bon : il pose la question de notre propre culture 'sommes-nous prêts à changer à cause de ces gens-là ?'


EN SAVOIR +
>> Notre dossier complet sur l'Etat islamique
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