INFO TF1/LCI - Nouvelle plateforme d’écoutes téléphoniques : les enquêteurs pointent "un désastre" et "un bond en arrière"

FAITS DIVERS

SIGNAL D'ALARME - Messages illisibles, communications introuvables, "véritable casse-tête"... Les enquêteurs utilisant la nouvelle plateforme d'interception téléphoniques PNIJ en dressent un bilan inquiétant dans deux notes récentes. Ils craignent que ces "graves dysfonctionnements" mettent en péril des enquêtes dans des affaires sensibles, notamment en matière de terrorisme.

C’est un ras-le-bol généralisé observé au sein du "Bastion", le nouveau siège de la PJ parisienne. Ces derniers jours, deux notes internes - aussi détaillées que cinglantes - sont, d’après nos informations, arrivées sur le bureau du patron de la PJ de la capitale. Elles dénoncent les nombreux et parfois invraisemblables problèmes provoqués par la la Plateforme nationale des interceptions judiciaires (PNIJ). L’outil, géré par le ministère de la Justice et inventé par l’industriel Thalès, est pourtant censé simplifier la tâche des enquêteurs et permettre à l’Etat de réaliser d’importantes économies.  

Ces notes confidentielles, que TF1 a pu consulter, dressent pourtant un sévère constat d’échec de cet outil théoriquement ultra-moderne. 

Des SMS "écrits en hiéroglyphes".

Dans son rapport rédigé le 7 novembre dernier, la Brigade des stupéfiants pointe du doigt les "très nombreux et importants problèmes" rencontrés par les enquêteurs : messages d’erreurs permanents, impossibilité d’écouter les conversations ou de consulter les SMS des suspects "branchés" depuis les téléphones personnels des fonctionnaires... 

Etonnamment, les policiers ne savent pas non plus parfois quel voyou envoie et quel complice reçoit le SMS scruté, un enjeu pourtant évidemment crucial. Certaines communications nécessitent des jours entiers de recherches pour être retrouvées des jours plus tard, "au prix de très nombreuses démarches". Des dizaines de SMS sont finalement "illisibles, écrits en hiéroglyphes". D’autres disparaissent tout bonnement : "Les enquêteurs en surveillance sur le terrain avaient un SMS avec 'J’arrive', explique le rapport. Ils attendaient l’adresse pour assister à la transaction… laquelle n’arrivait que quelques heures plus tard" sur la plateforme d’écoutes… Plus grave encore, "un simple clic sur le numéro, et un appel est généré sur le téléphone de la cible !", raconte – sans plaisanter – la commissaire des "Stups".  

"A en croire les agents, le groupe Thalès – dont l’Etat est actionnaire – aurait indiqué pouvoir rectifier ces défauts au mieux en juin 2018 : une réponse « complètement inaudible", s’agacent les policiers. "Il est parfaitement compréhensible que le changement puisse générer de l’inquiétude, confie Youssef Badr, le nouveau porte-parole de la Chancellerie. Mais celui-ci fait l’objet d’un accompagnement, avec des outils méthodologiques, des formations, un support téléphonique et des déplacements réguliers".

Le risque de "graves dysfonctionnements"

Ce son de cloche alarmiste est le même du côté de la Brigade de répression du banditisme (BRB), un service qui servait jusque-là de site pilote de ce nouveau système d’interceptions. Le brigadier-chef à l’origine de ce rapport de 11 pages daté du 26 octobre dénonce d’entrée de jeu "un véritable casse-tête" et "le désastre de l’ergonomie" de cette application informatique. La BRB estime passer désormais quatre fois plus de temps à manier cet outil… pourtant destiné au départ à simplifier la vie des enquêteurs. Plus inquiétant encore : le risque de "graves dysfonctionnements" dans certaines enquêtes : "Qu’en sera-t-il si cela devait arriver sur des dossiers sensibles, tels que certaines affaires liées au terrorisme, en imaginant qu’un appel puisse être raté pour telle ou telle raison technique ?", s’interroge l’auteur.

153 millions euros de facture

Le constat des enquêteurs du nouveau "36" est sans appel : ils ont fait "un bond en arrière d’une décennie". Preuve de leur exaspération, les policiers n’hésitent désormais plus à la moindre contrainte technique à repasser sur Elektron, l’ancien système d’écoutes. L’Etat se retrouve donc à payer deux additions : celle de la PNIJ, et celle des opérateurs privés. Une aberration aux yeux de nombreux "limiers", qui l’est sûrement aussi aux yeux des Sages de la Cour des comptes : la facture de la PNIJ avoisine en cette fin d’année 153 millions d’euros. Elle ne devait pas, lors de sa création en 2005, dépasser 17 millions d’euros… 

"La comparaison avec le coût estimé d’un projet à sa genèse n’a guère de sens, rappelle Youssef Badr place Vendôme. Il s’agit d’applications majeures qui évoluent pour s’ajuster en permanence aux besoins. Après complète entrée en fonction de la PNIJ, les économies totales sont estimées à environ 50 millions d’euros par an."

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