Procès du Casa Nostra : les souvenirs à géométrie variable des prévenus face à l’émotion des victimes

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COMPTE-RENDU - Ce mercredi se tenait le procès de Dimitri Mohamadi et de ses complices, accusés d'avoir divulgué les images de vidéosurveillance du restaurant Casa Nostra enregistrées le soir des attentats du 13 novembre. Si les trois hommes semblaient avoir oublié beaucoup de choses, les victimes, elles, se rappelaient de tout.

"Moi j’ai dit ça ? Je ne me rappelle pas", lâche Dimitri Mohamadi, cheveux plaqués en arrière et regard perdu dans un haussement d’épaules. Cette petite phrase adressée à la présidente de la XVIIe chambre correctionnelle résume bien le procès qui se tenait ce jeudi à Paris. Trois hommes y étaient jugés après la divulgation d’images de vidéosurveillance du restaurant Casa Nostra, visé par les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, dans la presse britannique. Non sans difficulté.


Tout au long de l’audience, la présidente aura tenté de démêler le vrai du faux dans cette sombre affaire. Mais face à elle, les prévenus invoquent à tour de rôle "des trous de mémoire" ou des "souvenirs flous". "Je vous préviens tout de suite madame la présidente, j’ai une très mauvaise mémoire", lance l’un des prévenus d’emblée. "Je ne me rappelle plus de ce que j’ai dit aux policiers ce soir-là", regrette un deuxième, petite moue en coin. Difficile de définir les responsabilités de chacun dans ces conditions.

Transaction douteuse

Pour comprendre cette affaire, il faut remonter au mois de novembre 2015. Le 19, le site internet du Daily Mail publie alors des images de vidéosurveillance datées du soir des attentats, montrant les clients affolés tentant de se réfugier sous les tables, derrière le bar ou dans la cave, alors que les terroristes attaquent l’établissement.


Des images que le patron du restaurant aurait ensuite vendues au média britannique avec la complicité de son "cousin" - en fait un ami – Rabie Safer et le "hacker", Hilaci-Laci Hamida Attia. La transaction avait été négociée dans la cave de l’établissement quelques jours après l’attaque. Une révélation qui avait, à l’époque, défrayé la chronique par sa moralité douteuse.


Devant le tribunal, Dimitri Mohamadi, habillé d'un blazer bleu sur chemise blanche et d'un jean clair, a démenti avec force toute participation à cette négociation. Et ce, malgré les preuves matérielles accablantes qui pèsent contre le quadragénaire. En effet, dans la cave avec les trois hommes et les journalistes du Daily Mail se trouvait aussi un journaliste français indépendant, Djaffer Ait Aoudia. Ce dernier avait décidé de filmer la scène en caméra cachée et en avait confié le contenu au "Petit Journal" quelques jours plus tard.

Djaffer Ait Aoudia, absent, mais au cœur du procès

S’il n’est pas présent au tribunal, son nom reviendra souvent durant le procès, les prévenus s’employant régulièrement à le mettre en cause. "Il ne nous lâchait pas d’une semelle. Il voulait à tout prix récupérer la vidéo", lâche M. Safer, l’accusant d’avoir été l’intermédiaire. Selon ses dires, c’est  lui qui aurait récupéré l’argent de la transaction, 50.000 euros, selon plusieurs sources. 


Rabie Safer, cheveux noirs, de la même couleur que le costume qu'il portait, dit lui avoir touché 6000 euros : "Je n’ai rien demandé, il m’a donné l’enveloppe parce que je l’avais aidé, il m’a dit que ça se faisait dans les médias", lance l'homme à la présidente, un peu naïvement. M. Attia, le technicien qui a récupéré les images dans le disque dur du système de vidéosurveillance, est celui qui parlera le plus facilement. Il reconnaîtra même avoir touché 1000 euros pour ses services.


Face aux approximations et aux "oublis à répétition" des prévenus, l’avocate des parties civiles s’est insurgée dans sa plaidoirie : "L’audience a tourné à la fanfaronnade avec des prévenus qui ne se souviennent pas ou qui font semblant de ne pas se souvenir, avec des déclarations à géométrie variable. Et d’abonder : "Le minimum aurait été d’assumer ces actes, pour les victimes". Des victimes qui s’étaient portées parties civiles dans ce procès et qui ont été appelées à la barre à plusieurs reprises pour témoigner.

"J’ai tout de suite ressenti une profonde angoisse de savoir qu’une telle vidéo puisse exister"Quentin, l'une des victimes

Dans un premier temps, la présidente a invité les trois victimes à venir raconter ce qu’elles ont vécu et ressenti ce soir du 13 novembre 2015. Un peu plus tard, elles ont été rappelées à la barre pour venir parler plus spécifiquement de la vidéo. "J’ai tout de suite ressenti une profonde angoisse de savoir qu’une telle vidéo pouvait exister", raconte fébrile Quentin, cheveux bruns et regard fixe. Il raconte qu’après avoir vu les images, "c’est devenu assez obsessionnel". "Même si je me faisais du mal, je la regardais en boucle des dizaines et des dizaines de fois".


Au-delà de son expérience personnelle, il évoque le traumatisme ressenti par ses proches et sa famille lorsqu'ils ont vu les images : "Ça a été insoutenable", confie-t-il. Il évoque finalement l’aspect ultra médiatique de la vidéo qui a entraîné "un flot de commentaires qui vont dans tous les sens". Et de conclure : "C’est une blessure très forte que j’ai du mal à refermer. J’aurais aimé avoir le choix".


Ralph, lunettes rondes et costume noir, est lui aussi très atteint par la diffusion de ces images. "J’ai repris le travail juste après les attentats et je n’avais même pas eu le temps d’aller voir ma famille", raconte ce jeune homme qui travaillait à l'époque dans une galerie d'art. Ils ont vu la vidéo avant que je leur en parle. Quand j’ai vu la vidéo, ça m’a bouleversé car j’avais tout fait pour ne pas réfléchir à ce qui s’était passé".

En vidéo

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Des amendes allant de 7000 à 45.000 euros

Lucile, cheveux bruns coupés en carré et petit pull en laine noir, est la dernière victime à s'exprimer. A la barre, son discours est plus concis que celui de ses amis et elle raconte, avec émotion, que pendant près de neuf mois de thérapie, elle ne parlait "plus que de cette vidéo avec sa psychiatre". Ces trois jeunes gens ont découvert, avec la diffusion de ces images, que "leur malheur pouvait faire l'objet d'un commerce", a souligné leur avocat Ambroise Soreau. Des traumatismes profonds que la procureure a demandé au tribunal de prendre en compte dans son jugement.


Arguant qu'ils avaient agi "pour l'argent", en "portant atteinte à l'intérêt de gens heurtés dans leur essence même par un attentat", elle a requis des peines de jours-amende "d'un montant élevé", soit 300 jours à 250 euros/jour pour le gérant, 240 jours à 60 euros/jour pour M. Safer et 180 jours-amende à 40 euros à l’encontre de M. Attia. Le jugement a été mis en délibéré au 24 mai 2017.

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