Quand les pédophiles se confessent pour contenir leurs déviances sexuelles

FAITS DIVERS

REPORTAGE - L’association l’Ange Bleu fait parler les pédophiles pour prévenir les passages à l'acte. Une démarche alternative visant à mieux percer leurs "préférences sexuelles". Face à la multiplication des scandales dans l'Eglise et dans l'Education nationale, Metronews a décidé d'assister à l’une de ces séances. En compagnie du papa d’une fillette victime de l’instituteur de Villefontaine, qui s’est suicidé le mois dernier en prison.

Sébastien Lopez a besoin de comprendre. Savoir ce qui a bien pu traverser la tête de Romain Farina pour qu’il viole sa fille âgée de 6 ans au détour d’un soi-disant "atelier du goût", dans le huis-clos de la salle de classe. L’instituteur de Villefontaine, qui s’est pendu dans sa cellule début avril, laisse sans réponse des dizaines de familles.

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Pour trouver des explications, ce papa désemparé s’est rendu samedi dernier au sein d’un groupe de parole organisé par l’association l’Ange Bleu . Fondée par Latifa Bennari*, elle-même victime d'agression sexuelle étant petite, c'est la première organisation en France à s'être penchée sur la prise en charge des pédophiles. Sa méthode a un seul objectif : prévenir le passage à l’acte.

Face aux scandales qui minent ces derniers mois l'Eglise catholique et l'Education nationale, metronews a décidé de se pencher sur les mécanismes complexes de la pédophilie. Nous retrouvons Sébastien quelques minutes avant le groupe de parole. Nerveux, à l'idée de se retrouver face à des hommes qui ont commis ce que sa fille a enduré. "Je suis convaincu que l'instituteur qui a violé ma fille a demandé de l’aide. Mais que personne ne s’en est préoccupé. Il faut que les personnes qui fantasment sur les enfants se dénoncent. Et qu'ils trouvent une aide, une prise en charge adaptée", avance-t-il.

"La vie est belle"

Au sous-sol de la maison de Latifa Bennari, la table est déjà prête. Recouverte de boissons fraîches et de pâtisseries orientales. A chaque place, une serviette en papier, avec ce message : "La vie est belle". Quatre mots qui tranchent avec la lourdeur de l'atmosphère. Dans la salle, une douzaine d’hommes, attirés par des enfants, pubères ou non. Qu’ils soient abstinents ou déjà passés à l’acte, tous cherchent une explication à leurs déviances.

Un septuagénaire prend en premier la parole. Il est belge et ancien instituteur. Marié, deux enfants, quatre petits-enfants. Il a commis des attouchements sur sa nièce. "Mais jamais sur les élèves", précise-t-il. Pourquoi les fillettes ? "C’est une bonne question. Il y a quelque chose qui m’attire plus chez les enfants." Sébastien est assis à côté de lui. On le sent sur le recul, quasiment prêt à bondir. "Je préfère vous écouter, pour l’instant", lâche-t-il, gorge serrée.

Il demande l’euthanasie pour ne pas passer à l’acte

Un autre entame son histoire. Il est belge, lui aussi. "Ça sent la frite", blague-t-on de l’autre côté de la table. L’assemblée rigole. L’atmosphère se détend. Il commence : "A 8 ans, j’ai compris que les garçons m’attiraient. Ça m’inquiétait, j’étais renfermé. Vers 11 ans, un voisin du même âge que moi m’a proposé d’avoir une relation sexuelle."

Matthieu est aujourd’hui infographiste. Il a entamé des démarches en Belgique pour se faire euthanasier le jour de ses 40 ans, qu'il doit fêter cette année, bien qu’il n’ait jamais posé la main sur un enfant. Mais, dit-il, son attirance vers eux le fait terriblement souffrir. Depuis 17 ans, il est dans un état dépressif. Insoutenable, jure-t-il.

Une étiquette : "pédophile"

Les histoires s’enchaînent. Les parcours de vie aussi. Il n’y a pas de profil type. Mais la plupart de ces hommes ont un point en commun : quasiment tous ont eu une expérience sexuelle précoce. Trop tôt, subie ou non. Victor, lui, a été agressé à l’âge de 13 ans par un voisin du même âge. Mais il raconte qu'il n'a pas eu l'impression d'être forcé. En grandissant, il oriente ses activités extra-scolaires vers l’animation des plus jeunes. "J’ai passé le BAFA. Au centre de loisirs, je voulais me sentir proche d’eux", poursuit-il. Simplement une présence. Il assure n’avoir jamais touché l’un d’entre eux au cours de ces activités.

Mais il y a deux ans, les policiers sont venus le chercher à son lycée, alors qu'il avait 17 ans. En cause, ses téléchargements frénétiques de vidéos et de photos pédopornographiques. "C’est comme de la drogue", confie-t-il. Quand il s’est retrouvé en semi-liberté, il a replongé. Le sevrage imposé par la prison avait été trop violent. "A la première occasion, j’ai sauté sur mon téléphone portable." Mais, assure-t-il, "ça va mieux", aujourd'hui. Dans l’attente de son procès, s’il ne consomme plus, il dit encore "avoir peur d’aller au contact réel des gens". L’épouvante, surtout, de ce qu’il est. L’étiquette collée sur son front, avec ce mot : "pédophile".

"Stress post-traumatique"

Les heures passent. Sébastien pioche quasi frénétiquement dans les sucreries. Au fil des témoignages, on comprend que leur déviance sexuelle n’accouche pas nécessairement d’un monstre. Derrière chaque visage, une histoire, des souffrances et des pensées refoulées. Julien, lui, est militaire depuis près de 10 ans. Il s’est lui-même dénoncé à la police après avoir frotté son sexe contre celui de sa fille de dix mois, jusqu’à éjaculer. Son témoignage, cru, millimétré, prend des allures de rapport qu’un subalterne ferait à son supérieur.

Pourtant, là encore, celui qui a commis l’acmé de l’ignominie, révèle sa détresse. "Mon père m’a abusé quand j’avais 13 ans. Il m’a imposé une fellation. C’était un choc émotionnel. Puis mon frère, un soir en pleine nuit, a fait sa première tentative de sodomie. A cause de la douleur, je me suis dit que j’allais lui faire mal à mon tour. Et je suis devenu militaire pour lui faire peur." A l’âge de 15 ans, Julien reproduit sur sa petite sœur de 13 ans ce que ses figures masculines lui ont imposé quelques années auparavant. Juste avant son passage à l'acte sur sa fille, Sébastien revenait d’une mission militaire. Il était dépressif. L’armée lui a reconnu un état de stress post-traumatique.

"Je me suis senti comme un voyeur"

Richard, lui, est venu en train depuis le sud de la France. Dans sa rame, un enfant de 13 ans, "sa préférence sexuelle", comme il le désigne lui-même, a pris place deux rangées devant lui. "Le simple fait d’avoir croisé les yeux de cet enfant, je me suis senti comme un voyeur. Alors, je me suis concentré sur la porte pendant tout le trajet", explique-t-il.

Dans la vraie vie, Richard est marié et a deux enfants. Une vie épanouie, des responsabilités professionnelles. Sa femme ne soupçonnait pas ses attirances jusqu’à ce que les policiers perquisitionnent son domicile pour avoir incité des jeunes garçons à se masturber et à pratiquer des fellations devant une webcam. Tout en se faisant passer pour une fillette de leur âge…

Une déviance qu’il explique par le refoulement de son homosexualité. Il y a 25 ans, il a joué à touche-pipi avec un camarade de classe. "Ça me dégoûterait d’avoir une relation homosexuelle. Mais avec internet et le visionnage d’images, je suis resté bloqué sur les ados. L’âge auquel j’ai eu ce jeu sexuel. C’était beaucoup trop tôt", explique-t-il aujourd’hui. Lui aussi est dans l’attente de son procès.

Mieux connaître le pédophile

S’intéresser au pédophile, plutôt qu’au criminel : la méthode de Latifa Bennari a convaincu Sébastien. Après six heures d’échanges, le papa reconnait avoir été "perturbé", forcément, par ces témoignages. "Certaines catégories de pédophiles, comme les abstinents, ont besoin d’aide, la réclament, mais ne la trouvent pas", constate-t-il. "La pédophilie n’est pas une maladie. Mais une déviance psychologique. Comme un toxico, les consommateurs d’images pédopornographiques ont besoin d’être sevrés."

Désormais, au sein de l’association d’aide aux enfants victimes de pédophilie (AAEVP), qu’il vient de créer, il compte intégrer la dimension "prévention" du passage à l’acte des pédophiles. Latifa Bennari, elle, remercie les participants. "Je suis très inquiète du manque de prise en charge", confie-t-elle, à l'issue de la réunion. Chaque semaine, elle reçoit plusieurs dizaines de nouveaux contacts. "Avec tous les scandales, il y a une chasse aux sorcières. Ces gens ne savent pas vers qui se tourner. Alors, on se retrouve débordés car il n'y a pas de structure pour les prendre en charge", regrette Latifa. Des hommes en détresse qui avouent leurs fantasmes. Parfois, aussi, ce sont leurs femmes qui appellent. Après avoir découvert sur l'ordinateur familial des images suspectes.

* Pédophiles, ex-auteurs et victimes, méthode Latifa , par Latifa Bennari, Edilivre.

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