Secouriste la nuit des attentats, il raconte : "Sous mes yeux, ces draps blancs, trop nombreux"

Secouriste la nuit des attentats, il raconte : "Sous mes yeux, ces draps blancs, trop nombreux"

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TEMOIGNAGE - Sapeur-pompier de profession, Florian Ogier est aussi bénévole à la Protection Civile. Le vendredi 13 novembre 2015, il est venu en aide aux victimes de la rue Alibert (10e) et du Bataclan. Une semaine jour pour jour après les attaques de Paris, il raconte à metronews ce qu'il a vécu.

"Ma femme m'appelle le chat noir. A chaque permanence, je tombe sur des interventions extraordinaires. J'étais notamment sur la prise d'otages de l'Hyper Cacher le 9 janvier dernier. Mais pour la première fois de ma carrière, je vais faire la démarche d'aller voir un psychologue, car aujourd'hui, j'ai besoin de parler" confie Florian Ogier, 35 ans. Sapeur-pompier de Paris depuis 2001, le trentenaire marié et père de deux enfants de 14 ans et 4 ans et demi est également depuis 2006 bénévole à la Protection civile*.

Vendredi 13 novembre, Florian a fini sa garde chez les soldats du feu vers midi. A 20 heures, il devait reprendre ses fonctions de cadre opérationnel de permanence à la Protection civile, fonctions qu'il occupe une fois tous les deux mois. Il ne s'imaginait pas alors l'horreur dans laquelle il allait être plongé quelques heures plus tard.

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De la Randonnée Roller au Bataclan

"Comme chaque vendredi quand je suis de permanence, ma mission débute à la gare Montparnasse où je dois vérifier la mise en place du dispositif de la Randonnée Roller de la Ville de Paris" raconte-t-il. A 21h25, alors qu'il se trouve à bord de son véhicule et qu'il attend que les amateurs de patins à roulettes ne prennent le départ, une policière toque à sa vitre et lui annonce qu'une explosion vient de se produire au Stade de France. "Je vous dis franchement, j'ai cru que c'était une plaisanterie" confie Florian à metronews.

Il descend alors de sa voiture et va voir le chef de patrouille de la police nationale qui lui confirme l'information. "Je repars dans mon véhicule et j'appelle la régulation du Samu 75 à l'hôpital Necker. Là, on m'annonce cette fois deux explosions au Stade de France. Je n'y croyais pas". Il contacte ensuite son supérieur pour savoir si lui aussi est au courant. Ce dernier l'informe qu'une fusillade vient d'avoir lieu dans le 10 e . "Il me dit : 'Plan rouge rue Alibert, on se rejoint là-bas'".

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Une scène "apocalyptique"

Sur la route qui le mènera en enfer, Florian reçoit un appel de sa femme, elle aussi à la Protection civile. Elle est la première à lui parler d'attentat. " Je retrouve deux collègues rue Alibert. Le stress monte. Là, y a des pompiers et des policiers partout, beaucoup de gens qui courent, les brancards des urgences de l'hôpital Saint-Louis qui descendent la rue, vides, et qui remontent avec des victimes, des victimes qui souffrent. Et pourtant, pas un hurlement, pas un cri".

Cinq véhicules supplémentaires de la Protection civile de Paris sont appelés en renfort. " Dans un café près des lieux du drame, nous prenons en charge les rescapés. Tous sont sidérés, prostrés, mais il n'y a pas de panique visible chez eux. Nous les répertorions, avant que des psychologues ne les aident, et nous faisons en sorte qu'ils ne voient pas les corps, le sang, et le reste en bouchant leur vue avec des véhicules de secours stationnés devant la scène de crime". Le secouriste s'approche ensuite des deux établissements visés. "Mes collègues m'annoncent 14 décès. Sous mes yeux, ces draps blancs, trop nombreux, sous lesquels reposent ceux et celles pour qui il est déjà trop tard. L'image restera à jamais ancrée dans ma mémoire : Le Petit Cambodge, le Carillon. Entre les deux, des corps au sol disposés en arc de cercle et d'autres dans le restaurant. Autour, tous les services d'urgence, des policiers et des militaires armés jusqu'aux dents. La scène est apocalyptique".

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"On sait déjà que le bilan sera très lourd"

A la violence de ces images vient s'ajouter l'annonce des événements qui se sont succédés à quelques mètres de là, rue de la Fontaine-au-Roi, rue de Charonne, boulevard Voltaire, et au Bataclan. Avec quatre véhicules de son association, il part vers la salle de concert. Son épouse le rejoint sur place. "Nous nous garons à l'angle des boulevard Voltaire et Richard Lenoir où nous sommes en sécurité. De là, nous voyons tout, le Bataclan et les rafales de tirs. Nous savons qu'il y a des otages et des terroristes à l'intérieur. La Croix-Rouge est là aussi, nous allons travailler main dans la main toute la nuit. Puis nous entendons de nombreux coups de feu, et l'assaut. On sait déjà que le bilan sera très lourd".

L'intervention des forces de l'ordre est terminée. Florian n'est pas rentré dans le Bataclan une fois le calme revenu. Avec sa femme et ses collègues, il a pris en charge de nombreuses victimes nécessitant des soins légers ou une aide psychologique urgente. Rue Oberkampf où ils sont installés, au milieu de tous ces visages d'anonymes terrorisés pris en charge, il se souvient avoir croisé François Hollande. "Il m'a fait signe de tête. Très clairement, ça voulait dire merci".

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"Mon épouse s'est effondrée dans mes bras"

Jusqu'au petit matin, avec ses collègues et La Croix Rouge, le secouriste sera mobilisé sur les deux cellules de soutien mises en place à la mairie du 11e arrondissement et à l'Hôtel Dieu, où affluent les témoins du drame. A 5 heures du matin, à leur demande, il ramènera cinq personnes ayant assisté à la tuerie du Bataclan chez elle. "Dans la voiture, pas un bruit, pas un mot. Le silence".

Puis Florian regagne son domicile avec son épouse. Les enfants dorment. "Nous avons pris un café, et nous avons beaucoup parlé de ce que nous venions de vivre" se souvient le secouriste. "Emotif", il n'a pourtant "pas pleuré". Sa femme, bénévole depuis près de 20 ans, a elle craqué. "Ca n'était jamais arrivé. Mais là, elle s'est effondrée en larmes dans mes bras".

Gérer "l'après"

Depuis le 13 novembre, Florian doit apprendre comme nous tous à "vivre avec". "J'ai des troubles du sommeil, des flashs incessants d'images, notamment de la rue Alibert, avec tous ces corps posés sol. Mes nuits sont très agitées. Mon épouse elle, tente d'évacuer par la peinture. Ce vendredi 20 novembre, une semaine après les attaques, elle déposera devant le Bataclan le tableau qu'elle a peint en hommage aux victimes des attentats"(voir image ci-dessous).

En cas d'autres évènements, Florian comme son épouse se disent prêts. Et de conclure : "Aujourd'hui, avec la multiplication des menaces terroristes, je ne peux que recommander à nos concitoyens de suivre une formation aux premier secours. Peut-être que le 13 novembre, certaines personnes sur place ou arrivées avant les secours auraient pu ainsi sauver des vies".

* L'Association nationale agréée de sécurité civile compte aujourd'hui plus de 32.000 personnes en France et à l'étranger, engagées par "amour du secourisme".

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