Série d'attentats en Angleterre et en France : pour les rescapés du 13-Novembre, "les souffrances sont réveillées"

Série d'attentats en Angleterre et en France : pour les rescapés du 13-Novembre, "les souffrances sont réveillées"

INTERVIEW - Les attaques terroristes de ces dernières semaines en France et outre-Manche ont ravivé les douleurs de victimes de précédents attentats. Emmanuel Domenach, membre de l'association "13onze15 : Fraternité-vérité", était au Bataclan le 13 novembre 2015. Il nous raconte comment il a appréhendé ces récents événements et ces images "qui ont réveillé des souvenirs douloureux".

Manchester, Londres, Notre-Dame... C’est comme un boomerang. Des images et des histoires douloureuses qui les rattrapent et entrent en résonance avec leur propre vécu. Pour certaines victimes des attentats du 13 novembre, les récentes attaques terroristes perpétrées en Angleterre et en France ont ravivé les blessures, les angoisses du quotidien et parfois, fait vaciller leur lente et fragile reconstruction. 


Emmanuel Domenach, rescapé du Bataclan et aujourd'hui administrateur de l'association 13onze15 : Fraternité et Vérité, nous raconte comment il a vécu ces derniers semaines, la boule au ventre et les "souffrances réveillées". 

LCI : Manchester, Londres, Notre Dame... Comment avez-vous vécu les attentats de ces dernières semaines ?

Emmanuel Domenach : C’est difficile à vivre, cela vous replonge dans ce que vous avez vécu… Nous sommes dans un long tunnel depuis le 13 novembre, avec des moments plus durs. Certains attentats vous touchent plus que d’autres car les images réveillent en vous des souvenirs douloureux. Personnellement, l’attaque de Manchester (ndlr : un attentat-suicide à la sortie d'un concert d'Ariana Grande), avec ces vidéos montrant des gens qui essayent de fuir, a eu une forte résonance. Cela fait un an et demi qu’en tant que victimes, nous essayons de nous en sortir. Cela fait un an et demi que nous essayons de nous reconstruire une vie alors que la société, elle, a tourné la page et qu’elle attend un peu de nous que nous fassions de même. Mais lorsque vous voyez ce qui se passe à Londres, vous replongez, forcément. Les images, les témoignages, les avis de recherche sur Internet … tout cela vous renvoie à votre propre vécu.

LCI : Ces événements fragilisent-ils, en quelque sorte, le travail psychologique effectué ?

Emmanuel Domenach : Pour les victimes, ne pas se laisser abattre, aller au travail, reprendre les transports en commun, c’est un combat au jour le jour. Certaines ont mis plus de six mois à retourner dans le métro. Alors imaginez l’effet que les attentats de ces derniers jours peuvent avoir sur elles. Forcément, après de tels événements, vous refaites des cauchemars et un petit pas en arrière. Après Londres ou Manchester, le réflexe a été pour beaucoup d’appeler leur psy. Les réactions sont différentes, chacun le vit à sa manière. Mais j'ai discuté avec certaines personnes qui avaient l’impression d’être bien dans leur vie aujourd'hui et, après ces attentats, ont eu la sensation de reperdre pied. Les souffrances sont encore là, elles sont réveillées et c’est difficile à gérer. Pour autant, nous ne revenons pas à notre état initial, nous avons fait du chemin, nous apprenons à vivre avec.

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Avec l’attentat de Manchester, les victimes du 13 novembre replongent dans leurs souvenirs

"Les jours suivants l'attentat de Nice ont été horribles"Emmanuel Domenach

LCI : Y a-t-il une forme de fatalisme, "d’habitude" à l’horreur ?

Emmanuel Domenach : Oui, il y a une habitude à l’horreur, malheureusement. J’ai l’impression qu’à chaque fois que je prends le métro, je peux mourir ou je peux être victime d’un nouvel attentat terroriste. J’ai passé le stade de la peur, je vis avec cette idée-là. Certains utilisent le terme de résilience pour expliquer comment vivre avec ce que nous avons vécu. Chacun s'adapte. Moi, la semaine dernière, j’ai fait la formation à la brigade des sapeurs-pompiers des Paris pour pouvoir intervenir en attendant les secours et me sentir moins démuni que le 13 novembre en face de quelqu’un qui a trois balles dans le corps.

LCI : Vous protégez-vous également du flot d'informations lorsqu'une nouvelle attaque survient ?

Emmanuel Domenach : En fait, je ne peux m’empêcher de regarder les informations. Je suis assez "addict" à twitter et à certains fils d’information. Mais m’informer sur ce qui se passe au moment où cela se passe est une façon de m’aider à gérer. C'est horrible à dire, mais j’ai le temps de me préparer à la suite et d’intérioriser. Lors de l’attentat du 14 juillet à Nice, j’ai découvert d’un coup les images à la télévision le lendemain et je me suis pris ces 80 morts à la figure… Les jours suivants ont été horribles. Pour Londres, j’étais chez des amis et j’ai appris l’attentat en regardant mon téléphone. J’étais entouré. Avec le temps, vous apprenez à gérer ce genre d’événements. Moi, cela passe par une gestion de l’information.

"Ma vie ne sera plus jamais la même"Emmanuel Domenach

LCI : Un an et demi après les attentats du 13 novembre, où en est la prise en charge des victimes ?

Emmanuel Domenach : Un travail important avec l’Etat a été fait. Mais on est aujourd’hui au milieu du gué. Certaine chantiers ont été mis en place. Mais des démarches administratives, l’indemnisation, le suivi psychologique ou la réinsertion professionnelle des blessés sont toujours en cours. Ce travail a débuté avec la secrétaire d’Etat chargée de l'Aide aux victimes, Juliette Méadel, qui était rattachée au Premier ministre car nous étions confrontés à la fois à des questions de santé, de justice et de finances. Trois sujets, trois ministères différents et un secrétariat d’Etat qui permettait ainsi de gérer la collaboration interministérielle. Or le nouveau secrétaire général chargé de ces questions (ndlr : il a pris le relais du secrétaire d'Etat, qui n'existe plus) est aujourd’hui rattaché au ministre de la Justice, ce qui nous interroge. Nous attendons des garanties sur la coopération à venir.

LCI : Lesquelles ?

Emmanuel Domenach : On comprend que l’aide aux victimes n’est peut-être pas une priorité et on nous répète à juste titre qu’on ne peut pas empêcher tous les attentats. Mais s’il y a un attentat de masse en France, l’aide aux victimes va revenir sur le devant de la scène. Il faut que le travail commencé soit poursuivi, il faut être prêt. Les enjeux sont maintenant. Nous devons progresser sur l'identification des victimes, sur la prise en charge psychologique immédiate... La réforme de l'indemnisation des victimes entamée par Juliette Méadel et la question du guichet unique pour les victimes (un seul numéro à appeler qui s'occupera de les dispatcher entre les différents ministères), doivent également être poursuivies. Le danger est de penser que parce que l'on entend moins les victimes de terrorisme, ça va mieux. Ce n'est pas le cas. Il y a encore beaucoup de victimes en souffrance, qui ont des opérations importantes, qui essayent de se réinsérer, qui sont en formation, qui sont suivies, qui reconstruisent leur vie petit à petit... Toutes ces personnes sont encore fragiles. Le nouveau gouvernement doit être là.

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"J'ai eu envie d'avoir des projets, de les construire plus vite"Nicolas Domenach

LCI : Personnellement, comment allez-vous depuis l'attaque du Bataclan ?

Emmanuel Domenach : Ma vie a repris, j’ai des projets. Mais j’ai compris deux choses : la première, c'est que ma vie ne serait plus jamais la même. J’ai changé, psychologiquement et physiquement. J’ai découvert des sentiments que je ne connaissais pas, je n’avais jamais vu de psy avant, je dors beaucoup moins bien et je suis parfois plus sur les nerfs. La seconde, c'est que j’ai acté le risque. Je vis avec, je n’ai plus peur et je me vois mourir régulièrement... Il n’y a évidemment pas que des points négatifs dans tout ça. J’ai la prétention d’avoir essayé de faire quelque chose du 13 novembre en entrant dans cette association avec Georges Salines (ndlr : le président, qui a perdu sa fille Lola le 13 novembre) et les autres. J’ai rencontré des gens vraiment extraordinaires. Personnellement, j’ai en quelque sorte grandi, j'ai eu envie d'avoir des projets, de les construire plus vite et avec plus de détermination. Et puis, j’ai quand même cette soif de comprendre et de sortir de ces logiques simplistes qu’on nous présente, de ce débat politique assez caricatural sur le terrorisme. C’est quelque chose qui me travaillera longtemps : comprendre comment des gamins qui étaient de mon âge en viennent à tuer des gens comme moi. Pour quels motifs, pour quelles raisons ? Quelque part, j’ai repris ma vie mais je vis avec cette blessure invisible.

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Attentat de Manchester

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