Trentre-deux ans plus tard, comment expliquer que l'affaire Grégory passionne toujours autant ?

INTERVIEW - L'affaire Grégory vient de connaître des rebondissements spectaculaires. Ce cold-case, remontant à 1984, passionne toujours les foules et fait encore couler beaucoup d'encre. Signe d'un voyeurisme forcément déplacé, appel à des émotions primaires ou réflexion plus profonde sur notre société ? Nous avons posé la question à la chercheuse au CNRS Claire Sécail, spécialisée dans le traitement médiatique des crimes.

Sur fond bleu, un sourire de môme enjoué, des petites mèches de cheveux bruns bouclés et un tricot gris à bandes jaunes. Ce portrait, tout le monde le connaît. C’est celui de Grégory Villemin, 4 ans, retrouvé mort le 16 octobre 1984 pieds et poings liés dans la Vologne.


 A coups de unes et de rebondissements jusqu’alors aussi spectaculaires que stériles dans la recherche d’une vérité judiciaire, son visage a dépassé les frontières locales de ce village de Lépanges-sur-Vologne, dans les Vosges, pour devenir celui du "Petit Grégory", l’enfant que tout le monde, selon sa génération, a imaginé en fils ou en petit frère. 


Près de trente-deux ans plus tard, l’émoi suscité par cette affaire n’a pas pris une ride. Les nouveaux rebondissements de l’enquête, ayant conduit ce vendredi 16 juin à la mise en examen de la grande tante et du grand-oncle de l’enfant, font toujours les gros titres des journaux, remplissent toujours les conversations en famille, entre amis, entre collègues. 


Comment expliquer cette fascination toujours intacte ? Pour le savoir, nous avons demandé à Claire Sécail, chercheuse du CNRS à Paris Dauphine et membre du laboratoire LCP – Irisso. 

Comment expliquer que l'affaire du "petit Grégory" soit à ce point entrée dans la mémoire collective ?


La première explication, c'est la nature du crime. Non pas qu'il existe une hiérarchie des douleurs, mais la victime étant un jeune enfant, il s'agit d'un fait divers qui suscite évidemment une émotion publique particulière. Chacun a vu le visage de Grégory en une, affiché dans l'espace public, comme l'enfant qui a subi les dérives des adultes et l'a payé de sa vie. En tant que parent, en tout cas, le processus d'indentification est évident. 

Mais ce n'est pas tout...


En fait, petit à petit se sont imbriqués d'autres éléments de l'intrigue : le corbeau par exemple, ou encore le microcosme local, qui sont des éléments très dramaturgiques. On se souvient notamment de Frédéric Pottecher, célèbre chroniqueur judiciaire des années 1960, qui à la fin de sa carrière avait écrit sur les habitants des Vosges, "à la tête dure comme du gravier". 


À cela se greffent encore les arcs narratifs secondaires que sont les rapports de force entre gendarmes et policiers, les dysfonctionnements des différents juges d’instruction dans l’affaire, l’opposition des avocats… Tous les éléments étaient réunis pour créer une déflagration.

Une fascination qui vaut aussi bien dans l'opinion publique que dans les médias... 


Oui, et très tôt dans l'affaire, un scénario séduisant s'est formé. Celui-ci a pris le pas sur le travail journalistique. Là encore, on se souvient de l'article de l'écrivaine Marguerite Duras, "Sublime, forcément sublime Christine V" paru dans Libération, sur la figure maternelle de Christine Villemin, injustement mise en cause dans la mort de son enfant. Il ne faut pas épingler tous les médias de manière uniforme mais à l'époque, c'est surtout le presse écrite et la radio qui étaient responsables des pires dérives. 

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Vous avez travaillé sur le traitement journalistique des crimes. Pensez-vous que cette attrait pour l'affaire Grégory puisse aujourd'hui encore conduire la presse aux mêmes dérives ? 


Elles se sont produites depuis, en tout cas. On l'a bien vu avec l'affaire Outreau, même si les ressorts judiciaires n'étaient pas les mêmes. Mais ce qui est sûr, c'est que le dossier Grégory a permis une réflexion dans les médias sur le traitement des faits divers. Des formations ont d'ailleurs depuis été dispensées dans les rédactions à cet égard, j'ai pu y assister dans les années 2000.  Un autre effet a été perceptible sur l'opinion publique. Ces affaires permettent à long terme d'enrôler des catégories de personnes qui, d’habitude, ne s’intéressent pas forcément à la vie de la cité. Elles forment un certain angle d'approche et poussent des lecteurs à s'interesser à des sujets plus complexes. Ils se sentent impliqués. Le fait que la justice s’en saisisse, que les médias s’y penchent, leur permet aussi de réfléchir collectivement à nos valeurs, à nos institutions publiques. Tout cela se fait inconsciemment, bien sûr, mais il existe un intérêt collectif qui dépasse la lecture normative et rapide de ces affaires. 

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