4 ans après Chevaline, le procureur se souvient : "Le visage de Zeena est gravé dans ma mémoire "

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La tuerie de Chevaline

COLD CASE - Il y a 4 ans jour pour jour, une famille britannique d'origine irakienne et un cycliste français trouvaient la mort au bout d'une petite route forestière de Haute-Savoie. Pour la première fois depuis la "tuerie de Chevaline", qui n'est toujours pas élucidée, Eric Maillaud ne vivra pas l''anniversaire' de l’intérieur. L’ancien procureur d’Annecy vient de prendre ses nouvelles fonctions au parquet de Clermont-Ferrand. Et tourne doucement la page sur l’affaire qui a marqué sa vie. Rencontre.

Quelques cartons traînent encore près de la fenêtre du grand bureau qui surplombe la cité judiciaire : vue sur bâtiment gris. "C'est vrai que cela change un peu du lac d'Annecy", sourit le nouveau procureur de la République de Clermont-Ferrand. Éric Maillaud vient tout juste de quitter la "Venise des Alpes" pour la capitale auvergnate. Il succède à Pierre Sennès au parquet de Clermont-Ferrand, jeu des chaises juridictionnelles oblige, non sans une pointe de nostalgie : "La Haute-Savoie est une terre bénie des dieux". Le Manceau à la cinquantaine élégante, attaché à son Ouest natal où il a exercé une bonne partie de sa carrière, avait vite été séduit par la douceur de vivre savoyarde ; il aime le ski de fond, le golf et la musique. 

Un décor de carte postale où s’est pourtant jouée l’une des plus grandes affaires criminelles françaises. "L’affaire d’une vie", glisse le magistrat. Il est en poste depuis trois ans au parquet d’Annecy lorsqu’il est appelé ce 5 septembre 2012 sur les lieux d’une sanglante scène de crime. Au bout de la route forestière de "la Combe d’Ire", quatre personnes ont été abattues : un cycliste français, Sylvain Mollier, et trois touristes britanniques d’origine irakienne, les al-Hilli. La fille aînée du couple, Zainab al-Hilli, 7 ans, a été laissée pour morte mais respire encore. Sa petite sœur Zeena, 4 ans, a échappé au tireur en se cachant sous la jupe de sa mère décédée. Elle ne sera découverte que huit heures plus tard par les enquêteurs dans la voiture criblée de balles. Transie de froid mais vivante. "Il y a eu beaucoup de critiques sur la découverte tardive de l'enfant, c’est normal, commente Eric Maillaud. Mais la préoccupation était alors de ne pas polluer la scène de crime. Dans la voiture des al-Hilli, il n’y avait qu’un siège enfant. Comment imaginer qu'il pouvait y avoir deux fillettes ? Les enquêteurs avaient même fait passer un hélicoptère avec un détecteur de chaleur humaine au-dessus du véhicule pour s'assurer qu'il n'y ait personne de vivant".


"The Alps massacre" titre alors la presse britannique

En quelques jours, la "tuerie de Chevaline", "The Alps massacre" comme l'a surnommée la presse britannique, fait la une des journaux. "L’engouement médiatique pour cette affaire a été extraordinaire. J’ai encore du mal à comprendre pourquoi. Cette semaine-là, à Evian, une rencontre entre Tony Blair et François Hollande devait avoir lieu. C’est la seule explication que j'ai trouvée à la présence de médias anglais en si grand nombre aussi rapidement sur place. L’ambassade de Grande-Bretagne a même dépêché quelqu’un la première semaine". Les caméras de télévision sont alors braquées sur le procureur. "Les conférences de presse que j’ai données étaient énormément préparées. Il n’y a pas un mot que je n’ai pas souhaité prononcer. Il n’y avait aucune place pour l’improvisation", assure le magistrat qui n’aime pas que les médias le qualifient de"bon communicant". "Ce n’est pas mon métier". Eric Maillaud a embrassé le sien après un bac S : "Je ne pouvais plus voir les chiffres ! Le droit m’a tout de suite plu". Il sort diplômé de l’école nationale de la magistrature de Bordeaux en 1987, développe un goût prononcé pour les dossiers commerciaux et réalise un vieux fantasme : un an à Londres dans un cabinet anglo-saxon de droit des affaires. Un autre monde, des dossiers à neuf chiffres… le rêve est consommé, il rentre en France, reprend la valse des parquets. 



A Libourne où il a officié avant d'être muté à Annecy, Eric Maillaud a eu affaire à de nombreux "crimes de sang". Jamais un ne l'a hanté comme Chevaline. "Jusqu’à Noël (2012), je n’ai travaillé que sur ce dossier, 18 heures par jour. Il était impossible pour moi de décrocher". Le temps a fait son œuvre. Les quatre années d’enquête n’ont elles pas permis de résoudre l’énigme. Le coupable court toujours. "On est peut-être passé à côté de quelque chose. Mais tout ce qui a été possible de faire l’a été, estime-t-il. La section de recherches de Chambéry a fait un travail incroyable. Toutes les pistes, du tueur fou au conflit familial, de l’espionnage industriel aux services secrets, ont été explorées. Faut-il en conclure pour autant que l’enquête a été bâclée ? Je crois qu’il y a des criminels astucieux et d’autres qui ont parfois une ‘chance’ invraisemblable." L’ancien procureur d’Annecy n'a qu’un seul regret : "Je me suis intéressé un peu tard aux proches des victimes. J’ai contacté la famille de Sylvain Mollier (la victime française) au bout de 4 jours. Je m’en suis voulu. J’aurai dû le faire avant... J'ai été noyé..." Sur le fond du dossier, Eric Maillaud n’a aujourd'hui plus aucune conviction : "Dans la majorité des enquêtes, il y a une vérité intime qui émerge. La force de l’affaire Chevaline, c’est qu’il n’y en a pas". 

"Son visage est gravé dans ma mémoire" Eric Maillaud, ancien procureur d'Annecy

Il pense que "l’on finira par trouver qui a fait ça". Ou tente de s'en convaincre. "Il le faut pour la mémoire des victimes et pour leurs proches". L'ancien procureur d'Annecy n’a pas beaucoup de nouvelles des deux petites rescapées. Il aimerait en avoir plus, mais les autorités anglaises "sont vigilantes". Les fillettes al-Hilli sont toujours sous protection. Leur souvenir est encore vif, le visage de Zeena, "gravé dans (sa) mémoire". Il se souvient des puissantes lumières installées par la gendarmerie qui perçaient la nuit noire sur la scène de crime. Du "bruit du torrent" et des experts scientifiques "tout en blanc". "L’un d’eux s’est penché pour extirper la petite de la voiture, confie-t-il d'une voix plus fragile. Il l’a prise dans ses bras, comme on voit le Christ dans certaines peintures anciennes : le dos de l’enfant contre la poitrine de la vierge Marie et son visage vers la foule. Cela a donné une image très particulière de cette petite fille aux jolies boucles qui nous regardait. Elle s’est mise à sourire. Il n’y avait alors plus d’enquêteurs, de procureur... juste des hommes. Les larmes ont coulé..." Et coulent encore aujourd'hui.

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