4 jours de congés pour un mariage contre 3 pour le décès du conjoint : la France manque-t-elle de générosité face au deuil ?

Muriel Pénicaud a été désavouée durant le weekend par Emmanuel Macron.
Famille

DÉBAT - "L'erreur" devrait être réparée en mars au Sénat. Après le tollé suscité par le refus d'allonger de 5 à 12 jours le congé d'un salarié venant de perdre un enfant, la majorité tente de dénouer la crise. Au-delà de cette polémique, on a cherché à savoir si la France faisait preuve de générosité face au deuil...

"Il ne faut pas pénaliser l'entreprise"... Voilà l'un des arguments avancés par Muriel Pénicaud pour justifier le rejet, jeudi 30 janvier à l'Assemblée, de l'allongement de cinq à douze jours du congé d'un salarié en cas de perte d'un enfant. Une décision critiquée de toutes parts, du patronat jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, que la ministre du Travail a depuis reconnu être "une erreur", qu'elle s’attelle désormais à réparer.

En attendant, cette polémique suscite l'incompréhension des associations accompagnant les familles endeuillées, qui estiment qu'une telle mesure d'humanité aurait dû être à l'abri de toute querelle partisane. Contacté par LCI, le sénateur de Saône-et-Loire Jérome Durain, rapporteur en 2015 d'une proposition de loi qui a porté à cinq jours la durée du congé en cas de mort d'un enfant et à trois jours celle pour le décès du conjoint, contre les deux qui étaient auparavant accordés face à ces drames, se montre mois surpris. Il constate que ce débat revient à intervalles réguliers, tel un vieux serpent de mer : "Déjà, en 2011, lorsque la députée Michèle Delaunay avait une première fois tenté d'allonger les congés exceptionnels accordés aux salariés lors du décès d'un proche, sa proposition de loi avait été retoquée au Sénat car on refusait d'en accorder le bénéfice aux conjoints non mariés". 

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"Ce qui me paraît important, indépendamment des vicissitudes du parcours législatif du nouveau texte, poursuit-il, c'est quand même la question de fond que tout cela soulève : on est plus généreux en cas d'événements heureux et le plus souvent prévisibles, mariage ou paternité par exemple, que face à la souffrance, la brutalité et l'irruption du drame dans une famille. Ainsi, tout salarié bénéficie de quatre jours d'absence pour son mariage, contre trois pour le décès de son conjoint, de ses parents, ou de ses frères et sœurs !". 

De la même manière, le député centriste Guy Bricout, qui a porté le texte retoqué par l'Assemblée, a expliqué que c'est au regard du nombre de jours de congé accordés aux jeunes papas qu'il a voulu fixé à 12 ceux pour le deuil d'un enfant : "Le Code du travail accorde 11 jours de congé paternité, il ne me paraît pas normal que cette durée soit plus courte quand on a perdu un enfant", avait-il souligné en défendant sa proposition.

"Nos voisins sont mieux lotis"

Pour mieux enfoncer le clou, Jérome Durain pointe du doigt ce qui se fait en la matière dans les autres pays européens. "A part au Royaume-Uni, où les congés accordés aux salariés en cas de décès d’un membre de la famille ne sont pas rémunérés, sauf pour les salariés agricoles, ce qui est un peu moins favorable que le dispositif français, nos voisins sont mieux lotis que nous, affirme-t-il. Par ailleurs, ils font moins la distinction entre chaque type de deuil, parlant plus simplement de 'parent proche'. Ainsi, en Allemagne, il s’agit d’un congé rémunéré par l’employeur compris entre un et trois jours, voire une semaine. Tandis qu'en Espagne, tout salarié bénéficie d’une autorisation d’absence exceptionnelle de deux jours en cas de décès d’un parent proche, et jusqu'à quatre jours si le salarié doit se déplacer. Et en Suède, dans le secteur public, un salarié peut s’absenter jusqu’à dix jours de son poste de travail, avec une indemnisation à 100 % de la perte de salaire par l’employeur".

L'enjeu du débat actuel serait-il essentiellement financier ? Certainement pas aux yeux du sénateur. "Ce qui est choquant dans cette affaire, souligne Jérôme Durain, ce n'est pas le côté pusillanime du gouvernement, ce sont les arguments invoqués. Je pense que ce débat sur l'allongement des congés exceptionnels doit être repris pour l'ensemble des proches, avec une position de principe qui soit plus généreuse. En tout cas plus humaine", martèle-t-il.

Même son de cloche du côté des associations. "Si on peut augmenter la durée du congé deuil pour tous les proches, cela ne peut être qu'une bonne chose, nous indique de son côté, Olivier Milot, membre de l'association "Apprivoiser l'absence". Même si pour lui, "le deuil d'un enfant est à part" : "On ne peut pas le nier. Il est par essence contre nature, à ce point inenvisageable qu'il n'existe aucun mot dans la langue française pour le qualifier. Pour autant, cela ne veut pas dire que des enfants qui ont perdu leurs parents ne sont pas durablement affectés, et que des frères et sœurs ne peuvent pas connaître des dépressions profondes et dévastatrices. Il n'y a pas de hiérarchisation de la douleur".

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La solidarité si ça a un sens, il faut que ce soit partagé par tous.- Olivier Milot, membre de l'association "Apprivoiser l'absence"

Pour Olivier Milot, une chose est sûre, "on peut être plus généreux de plein de façons". "Il faut en fait mettre en place un dispositif dans lequel tout le monde intervient : l'entreprise par le biais du congé de deuil, les salariés par le don de RTT et la collectivité en donnant la possibilité aux parents d'avoir accès à des psys ou des associations, sans avoir à dépenser un centime. On ne devrait laisser aucun endeuillé sur le bord de la route. Or quand vous habitez au fin fond des Landes, il n'y a pas d'association ou de numéro vert disponible 24h/24, où vous allez trouver quelqu'un de compétent pour vous écouter et vous répondre. La solidarité, si ça a un sens, il faut que ce soit partagé par tous", conclut-il.

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