Avez-vous remarqué à quel point le pain joue un rôle à part dans les apprentissages des enfants ?

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NOURRISSANT - C'est l'un des tout premiers aliments solides dont on laisse un bébé se saisir. Plus tard, ce sera le premier achat que l'enfant fera seul. Bref, le pain joue un rôle bien particulier dans les apprentissages alimentaires et sociaux des plus jeunes, comme le révèle une étude que vient de publier l'Observatoire du pain. Décryptage...

C'est sans nul doute la plus grande passion des Français : le pain. Et plus particulièrement la baguette, consommée dans l'Hexagone au rythme de 6 milliards d'unités chaque année, soit près d'une centaine par habitant. De la tartine du petit-déjeuner, au jambon-beurre du midi, en passant par l'incontournable fromage ou saucisson dont on l'agrémente volontiers, elle est sur toutes les tables, à toute heure, et à tous les repas, sans véritablement que l'on s'en étonne. Pourtant ce symbole qui semble "aller de soi" cache bien des valeurs, comme le révèle l'enquête confiée à Claude Fischler, directeur de recherche émérite au CNRS, que vient de publier l'Observatoire du pain. 

Pendant un an, ce socio-anthropologue a cherché à savoir quel rôle jouait le pain dans les apprentissages alimentaires et sociaux des enfants en France. Son travail a été complété par une enquête conduite en mai auprès de 800 mères d’enfants de 7 à 17 ans et d’un groupe de 60 adolescents de 13 à 17 ans. Et l'on s'aperçoit que l'histoire (d'amour) commence très tôt ! Ainsi, pour 63,5 % des mamans interrogées, c'est le premier aliment solide que l’on donne au bébé et sur lequel il fait ses dents. "Et quand vous mettez votre bébé sur sa chaise haute, c'est aussi le premier aliment identique à celui posé sur la table des adultes", remarque Claude Fischler, interrogé par LCI.

Pour la diététicienne et nutritionniste Annabelle Biotti, cela s'explique notamment par le fait que la consommation de pain est intégrée dans l'alimentation des enfants de plus en plus tôt : "Jusqu'à maintenant, il était communément admis d'en donner aux bébés à partir de l'âge de 7 mois révolus parce qu'on estimait qu'avant cet âge, le tube digestif n'était pas assez mature. Mais aujourd'hui, une nouvelle tendance émerge, la DME (Diversification Alimentaire menée par l'Enfant, ndlr), et désormais on considère qu'à partir de 6 mois, ils peuvent en manger. Bien sûr, au départ, l'enfant ne va pas forcément l'avaler, il va plutôt le sucer, le mâchouiller et faire ses dents sur le croûton", souligne-t-elle. 

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Plus tard, quand l'enfant aura grandi, le pain sera aussi souvent le premier achat qu'il fera tout seul (selon 73,9% des parents). "C'est un rite de passage. Il faut dire qu'en ville comme à la campagne, la boulangerie est le commerce de proximité le plus familier, reprend Claude Fischler. C'est en plus un lieu très attractif, car on n'y trouve pas que du pain. On se souvient tous avoir ramené fièrement quelques bonbons avec les centimes glanés sur la baguette achetée pour le déjeuner !"

Le pain est donc très tôt associé à la notion de sécurité. On témoigne à son enfant une certaine confiance en le laissant se saisir du pain, puis quelques années après en lui confiant cet achat… "Ensuite, le parent sait qu'avec cet aliment son enfant sera rassasié, évoque aussi Claude Fischler. De même, le pain constitue souvent l'un des premiers repas pris à l'extérieur sans les parents. C'est le fameux sandwich que l'on glisse dans le cartable lors d'une sortie scolaire".

Oui mais voilà, même si le pain a un intérêt nutritionnel certain pour les enfants - "C'est des glucides complexes, un apport en fibres, en protéines végétales, nutriments, vitamines, minéraux, antioxydants", détaille notre nutritionniste -, il est désormais pointé du doigt par des parents de plus en plus soucieux de diététique (pour 58,5% des répondants, "le pain fait grossir"). "En pratique, cette tendance en conduit même certains à demander que le pain ne soit pas au menu de la cantine le midi quand un féculent est déjà présent dans l’assiette", note le sociologue. 

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Une tendance au "nutritionnisme"

Pour Claude Fischler, de tels phénomènes – en progression mais minoritaires dans certaines catégories sociales urbaines éduquées – participent d’une tendance au "nutritionnisme" de notre société. Et même s'il n'est pas question de contester l’intérêt d’être attentif à ce que l’on mange, le socio-anthropologue met le doigt sur ce qui est vraiment en jeu. " Il y a une espèce de poids sur les épaules du mangeur qui ne fait que s'accroître parce qu'il est soumis à une cacophonie incroyable d'informations, de prescriptions, de normes, de 'manger ci' ou 'pas ça', de 'tel régime à la place de tel autre', de 'attention au pain, au beurre...', toutes ces peurs et méconnaissances vont induire une image erronée du pain", analyse-t-il.

Un constat contre lequel Annabelle Biotti se bat tous les jours dans son cabinet. "Quand je vois des enfants ou des adolescents en surpoids, souvent les parents me disent : 'je lui ai enlevé le pain !'. 'Pourquoi ?', ai-je tendance à répondre. Le pain a subi un certain nombre d'idées reçues, héritées de vieilles règles de diététique à la mode dans les années 80, comme celle des trois P : "pas de Pain, pas de Pâtes, pas de Pomme de terre", parce qu'on reste dans l'idée que les féculents ne sont pas bons. Mais qu'on se le dise, les glucides et les produits céréaliers doivent constituer 50 à 55% de nos apports journaliers. Le pain, ce n'est que de la farine, de l'eau et du sel. Un point c'est tout. Se priver de cet aliment essentiel risque d'induire du grignotage et une consommation plus importante de sucre et de gras", s'insurge-t-elle.

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Pour 63,4 % des répondants, le fait que le pain fasse grossir dépend principalement de ce qui l’accompagne, mais là aussi, notre diététicienne se veut pragmatique. "Si votre plaisir, c'est de mettre de la pâte à tartiner dessus, pourquoi pas ? Mais en petite quantité et de façon occasionnelle, déclare-t-elle. Et pour mieux enfoncer le clou, cette dernière nous donne l'exemple de sa fille qui n'a jamais faim le matin. "La seule chose qui passe, c'est du pain avec du tarama. Depuis qu'elle à 4/5 ans, elle ne mange que ça au petit-déjeuner. Où est le problème ? Ça lui permet de ne pas partir le ventre vide et ça ne la met pas en danger pour autant. Il faut revenir au bon sens et arrêter de suivre toutes les injonctions dont on nous abreuve à longueur de journée. Il faut rendre le consommateur acteur de son alimentation", conseille-t-elle. 

A titre d'illustration, Annabelle Biotti évoque la mode du "sans gluten" qui fait fureur dans les foyers : "Si on laisse de côté, les intolérants ou ceux qui sont vraiment hypersensibles, et qui n'ont pas le choix, regardez de plus près la composition d'un pain sans gluten, vous verrez que c'est plein d'additifs et de conservateurs ! Alors arrêtons une bonne fois pour toute de faire les difficiles avec le pain". D'ailleurs, "il est frappant, dit Claude Fischler, de constater à quel point on se souvient, longtemps après, des comportements en lien avec cet aliment. L’image d’un grand-père signant le pain avant de le couper ou le souvenir d’un père piquant systématiquement les croûtons de la baguette du soir sont intacts plusieurs décennies après…"

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