D'où vient ce besoin de montrer les photos de ses enfants à tout le monde ?

Famille
ADMIREZ - Nombreux sont les parents qui veulent ab-so-lu-ment partager avec vous, monstres au cœur de pierre, les photos de la huitième merveille du monde, soit leur enfant, sans forcément demander votre avis. Un pédopsychiatre et une psychologue apportent leur éclairage sur cette mignonne prise en otage émotionnelle.

A chaque fois que vous le voyez, votre ami ne peut s'empêcher de vous coller sous le nez une photo de sa fille ou de son fils pendant une balade en poney ou sirotant un verre de menthe dans un parc, et vous n’osez pas lui dire, à la lueur de ses yeux emplis d'amour, que ces exploits vous laissent de marbre. Une question se pose : d’où vient cette propension à montrer (voire à imposer) les photos de ses enfants aux autres, a fortiori lorsque ces derniers n’ont rien demandé ? "Tout d'abord, d’une volonté narcissique de rendre public ce qui est privé", assure le pédopsychiatre Nicolas Georgieff, sollicité par LCI


"Cette frontière entre la vie privée et la vie publique est devenue poreuse, avec les réseaux sociaux où chacun expose naturellement des éléments de sa vie personnelle, aussi bien sa vie sentimentale que les loisirs pratiqués. Du coup, montrer ce que fait son enfant est monnaie-courante. Les enfants sont devenus des victimes collatérales de cette tendance très contemporaine à l’exhibition." 

Certes mais l’humanité n’a pas attendu les réseaux sociaux pour montrer les photos de ses enfants jusqu’à l’overdose. En effet, montrer ces clichés à une personne bien déterminée dans le privé ou sur son lieu de travail est, selon le pédopsychiatre, une manière d’afficher des signes de réussite. Un trophée dont on est très très fier : "C’est d’autant plus vrai que, pour certains parents, avoir un enfant a été très difficile. Un chemin long et escarpé dont l'enfant est l’aboutissement. C’est un enjeu, une victoire, un cadeau, une source de grande fierté, le sentiment d’avoir vaincu une forme d’adversité. Ainsi, ceux qui ont connu des difficultés ont plus tendance à montrer des photos de leur enfant que ceux qui les ont eus facilement. Et quelque part, ils recherchent l’approbation de l'autre via leur réussite."


De quoi nous rappeler incidemment l’importance du culte de l’enfant, quelle que soit la culture : "Regardez la politique de l’enfant unique en Chine, où le nouveau-né est considéré comme une divinité vivante ou encore, dans les pays méditerranéens, où l’enfant est roi. C’est même moins anthropologique que génétique : l’enfant est ce que n'importe quel être humain a de plus précieux. Le plus important pour le parent, quand il le devient, c’est de transmettre et non de vivre. Il y a bien quelques animaux comme les alligators qui mangent leur progéniture mais les autres cherchent à favoriser la reproduction de leur espèce. Et l’être humain est un animal comme les autres."

Les parents mais aussi les grands-parents

Ce sentiment d’effacement, la psychologue Laurie Hawkes, contactée par LCI, le connait bien via des patients, ostensiblement taraudés par cette problématique : "Il est déjà arrivé à n’importe quelle personne de se retrouver dans des groupes où des jeunes parents parlaient très longuement de leurs enfants, donnant une foule de détails qui n’intéressent pas forcément tout le monde. Avec cette impression un peu troublante que la progéniture éclipsait l’existence des adultes dans la salle." La psychologue se souvient d’ailleurs d’une patiente "dont toutes les copines devenaient grands-mères et montraient sans arrêt les photos de leurs petits-enfants" : "Contrairement aux autres, elle n’était pas grand-mère, ses trois enfants n’étaient pas prêts, dans leurs vies, à en avoir. Elle souffrait tellement ! Elle voulait des petits-enfants, et trouvait terrible d’écouter ses amies parler sans cesse de leurs petits."


Rapport très différent donc dans la manière de montrer les enfants en photos, comme le constate Nicolas Georgieff : "Chez les jeunes parents, on affiche sa réussite". Les grands-parents, eux, se disent que "plus ils vieillissent, moins leur vie a de l’importance". Du coup, "ils se font passer après les petits-enfants qui deviennent alors le cœur de vie, des héritiers qui leur survivront. Les grands-mères vivent des maternités par procuration. Une manière de dire que cette descendance va leur survivre."


Fiers de leur progéniture, les jeunes parents oublient ce que l’enfant renvoie chez celle ou celui qui regarde la photo, "leur renvoyant à la figure que leur vie n’a pas de sens", ajoute Nicolas Georgieff. "D’autant plus aujourd’hui avec la collapsologie [néologisme désignant l'effondrement de nos sociétés industrielles, NDLR], le pessimisme ambiant, ce principe selon lequel il est vertueux de ne pas faire d’enfant pour sauver la planète, certains peuvent ne pas se réjouir à la hauteur des espérances du jeune parent."

Ne pas confondre "amour de l'enfant" et "amour de soi"

Peut-on déterminer la sensibilité voire le lien affectif qui unit parent et enfant à la manière dont le premier exhibe l'autre en photo ? Selon Laurie Hawkes, "les personnes très égocentriques s’abstiennent en général de mettre autant en valeur leurs enfants, à moins que ces derniers en bons 'objets narcissiques' ne les mettent en valeur par leur beauté, leur réussite. On aurait donc des 'vantards' qui montrent leurs enfants pour se mettre en valeur et, par ailleurs, des 'effacés' qui ne se trouvent d’intérêt que par leurs enfants. Sans oublier les 'très aimants' pour qui ces enfants et petits-enfants sont juste ce qui les intéressent le plus au monde." 


Et ceux qui ne montrent pas, ou peu, les photos ? "Ils peuvent être plus loin de leurs enfants", selon la psychologue. "Ou alors ils sont plus réservés, soucieux de ne pas envahir les autres avec leur petit monde. Ou très sensibles à autrui, se demandant si cela intéresse les gens ou si cela peut peiner par exemple une personne sans enfant de voir cet étalage. Ou très sérieux, estimant que ce ne serait pas très approprié dans une réunion de travail."

Là où le bât blesse, en revanche, c’est lorsque l’enfant devient un objet de valorisation sociale, à l’instar du sharenting – contraction de sharing et parenting – et de toutes ces photos d’enfant postées sur les réseaux sociaux, à destination de cibles plus floues, pour peu que le profil soit en accès libre : "Ce n’est plus l’amour pour l’enfant, c’est de l’amour de soi", vitupère le pédopsychiatre Nicolas Georgieff. "Il n’est pas normal de traiter ce que l’on a de plus précieux comme une marchandise. Cette manière d’exister par tous les moyens possibles pour nous valoriser relève de l’ivresse narcissique et nous rend fous, à l’aune de certains challenge délirants où l’enfant n’est qu’un instrument pour briller socialement. C’est pourquoi il importe de bien distinguer, d'une part, cette tendance générale à l’exhibition du privé (montrer son enfant comme sa dernière paire de chaussure) à, d'autre part, le fait montrer à une personne proche, donc définie, ce qui est plus sacré et plus précieux que votre propre existence." 


Et finalement, nous rappelle le pédopsychiatre, "ceux qui nous bassinent avec les éléments de leur vie quotidienne sont plus toxiques que ceux qui partagent leurs photos d’enfant. J’aurais vraiment une indulgence pour cela : c’est éminemment respectable." 

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