Gilets jaunes : comment expliquer les violences urbaines à ses enfants ?

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POST-TRAUMATIQUE - Samedi à Paris, le rassemblement des Gilets jaunes a été émaillé de violences qui ont laissé des traces. Et pas seulement sur le bitume de la capitale. Des familles ont assisté, hébétées, à des actes de vandalisme ou à l'incendie de véhicules. Mais comment expliquer ces images à ses enfants ? Et comment leur parler du mouvement contestataire qui agite le pays ? On a posé la question à un pédopsychiatre.

Voitures ou scooters en feu, fumée noire, feux tricolores arrachés, pavés descellés, vitrines de magasins explosées, odeur âcre des gaz lacrymogènes... Plusieurs quartiers de Paris ont été le théâtre d'incidents violents, samedi 1er décembre, en marge de la manifestation des Gilets jaunes. Et au milieu de ce chaos, le regard d'enfants, venus pour certains admirer les vitrines de Noël des grands magasins, et qui sont rentrés chez eux avec en bandoulière des souvenirs beaucoup moins féeriques. 

A l'image de cette petite fille en pleurs que l'on a pu voir dans certains reportages à la télévision, accompagnée de sa mère terrorisée qui demande de la sauver avec son enfant, et qui est prise en charge par des Gilets jaunes qui tentent de la rassurer, alors qu'à côté des casseurs sont en train de massacrer les voitures et les magasins qui se trouvent sur leur passage. 

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Ou encore d'Elia, 7 ans, venue avec sa maman et deux copines participer à un atelier de cuisine dans le quartier de la Madeleine et qui, en ressortant, s'est retrouvée prise en otage au milieu d'une scène de guérilla, abasourdie par les sirènes hurlantes de la police et le bruit des explosions, cherchant vainement à se réfugier dans un café. Une mésaventure sur laquelle elle a voulu mettre des mots, plutôt que de risquer de développer des maux. Un texte lu ce mardi devant sa classe de CE1, et que son père nous a transmis, histoire de témoigner de l'incongruité de toute cette situation.

Elia, 7 ans, raconte ce qu'elle a vu samedi

"Pour les enfants, la ville, les rues, les magasins, le monde dans lequel ils évoluent est un monde sûr, sécurisant. Et d'un coup, ils ont vu des individus transgresser toutes les règles, cela est évidemment traumatique", confirme à LCI le pédopsychiatre Nicolas Georgieff. "On peut faire le parallèle entre un pays en guerre et ce qui s'est passé samedi à Paris avec ces images de violence urbaine, de destruction qui ont le même impact. Bien sûr, il n'y a pas les armes à feu, les bombardements et la vision directe de la mort, mais il y a le spectacle de la violence, et le tout-petit n'a pas les clés pour comprendre. A l'inverse de l'adolescent qui a déjà quasiment une conscience politique grâce aux multiples informations qu'il reçoit via internet et les réseaux sociaux", poursuit le thérapeute. 

Alors que faire, quand on est parent, face à une situation aussi surréaliste ? Faut-il prendre ses jambes à son cou ou au contraire affronter l'événement sans trop paniquer ? "Le parent rend l'environnement plus ou moins sécurisant par sa propre capacité à se sécuriser lui-même", répond Nicolas Georgieff. En d'autres termes, il vaut mieux éviter de montrer à son enfant qu'on a peur, "ce qui provoque un impact émotionnel plus fort", dit le thérapeute, "mais en même temps, faire comme si de rien n'était n'est pas non plus une attitude très adaptée. Le plus important, sur le moment, c'est que l'enfant se sente le plus en sécurité possible". 

C'est aussi néfaste de se précipiter sur l'événement pour en parler à tout prix que de faire comme s'il ne s'était rien passé- Nicolas Georgieff, pédopsychiatre

Un sentiment qu'il faut réussir à prolonger une fois rentré à la maison, car ce qui a été vu et entendu par le jeune enfant peut provoquer chez lui une impression d'insécurité plus ou moins durable : "En gros, il y a des enfants qui vont rentrer chez eux et qui vont repartir à leurs occupations habituelles. Pour eux, ce qui s'est passé dans la rue ne peut pas se reproduire chez eux. La maison, le domicile, la famille, c'est une base de sécurité non remise en question. Et puis il y a ceux, plus fragiles ou qui vivent dans un environnement pas toujours très sécurisant (quartier sensible, conflit intrafamilial...), et pour lesquels ces événements peuvent devenir pathogènes", explique Nicolas Georgieff. 

Pour autant, pas question de bombarder son enfant de questions pour essayer de sonder son état psychologique. "C'est aussi néfaste de se précipiter sur l'événement pour en parler à tout prix que de faire comme s'il ne s'était rien passé", avance le pédopsychiatre. "Le plus important, c'est de répondre à l'enfant quand il se manifeste, de rester naturel. Il y a eu beaucoup de travaux sur ce qu'on appelle le débriefing post-traumatique, les fameuses cellules psychologiques qui vont sur les lieux des accidents, des attentats, des séismes..., et sur l'intérêt de se jeter sur les traumatisés pour les faire parler de ce qu'ils ont vu, vécu, ressenti. Et bien finalement, on s'est rendu compte que cette attitude incitative aggravait le syndrome de stress post-traumatique. Par ailleurs, on sait très  bien que le vecteur principal d'expression chez le tout-petit, ce n'est pas la parole, mais le jeu ou le dessin.  Il faut donc surveiller ses modes d'expression, conseille le thérapeute. "Par exemple, quand il va prendre ses Playmobil et mettre en scène ce qu'il a vu, c'est à moment là qu'on peut l'accompagner et répondre à ses questions. Il faut l'aider à fabriquer son histoire et à donner un sens à tout ça".

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C'est finalement ce qu'il y a peut-être de plus dur quand on est parent : comment donner un sens à ces événements ? Comment donner une grille de lecture ? Que dire par exemple à Valentine, qui du haut de ses cinq et demi, "demande d'aller voir le lendemain les tôles carbonisées des voitures" ?, comme le raconte à LCI son père. Faut-il répondre à la curiosité de cette petite fille qui "craint maintenant d'être cataloguée Gilet jaune quand elle fait une sortie scolaire dans cette tenue",  et qui exprime déjà une certaine conscience politique en dessinant un manifestant tenant une pancarte représentant Emmanuel Macron barré d'une croix ?

Valentine, 5 ans 1/2 (crédit @LCI)

"Retrouver un ordre au désordre"

"On le sait, les enfants sont de petits philosophes. Ils cherchent toujours à comprendre, c'est d'ailleurs ce qui embête souvent les parents, le fameux 'pourquoi ?' Qu'est ce qui fait que des grandes personnes se conduisent comme ça ? En gros, c'est la question de la cohérence", analyse Nicolas Georgieff. "C'est là que la position éducative est fondamentale. On peut tout à fait les aider à comprendre : leur dire que certaines personnes sont exaspérées parce qu'elles n'ont pas d'argent, parce qu'elles sont inquiètes, mais que d'autres personnes - heureusement minoritaires - veulent semer le désordre et la violence. Il faut donner de la cohérence à des choses qui en apparence n'en ont plus. Redonner un ordre au désordre. Et ça, les enfants en ont besoin". 

Alors bien sûr, chaque parent va le faire à sa manière, avec son propre système de référence, "mais attention à ce qu'on transmet", prévient Nicolas Georgieff. "L'enfant a besoin de valeurs. L'autorité, la stabilité, la préservation des biens communs, tout ça ce sont des valeurs. Résultat, si des parents considèrent que brûler la voiture de quelqu'un n'est pas grave, ça pose problème. Des parents qui tiendraient de manière délibérée une position anarchiste, en disant que l'autorité est faite pour être bafouée, cela peut être destructeur pour l'enfant".

Même chose pour les insultes qui ont fleuri sur les pancartes des manifestants. "Ce n'est pas anecdotique", poursuit le thérapeute. "Ces scènes-là vont complètement à l'inverse du discours éducatif et des attitudes responsables. Ce sont des scènes très infantiles que l'on pourrait retrouver dans une cour d'école, comme lorsqu'on lit 'A bas la maîtresse' sur les murs. Ce qui est perturbant pour l'enfant, c'est de voir que les adultes transgressent l'autorité quand on leur apprend qu'il ne faut pas le faire".

L'école peut-elle jouer un rôle ?

Et l'école dans tout ça, peut-elle jouer un rôle  ? "C'est un sujet trop politique. Chaque famille va avoir ses propres références, et ce ne sera pas forcément les mêmes que celles du professeur. Résultat, les récits explicatifs peuvent être radicalement opposés suivant que l'on est pour ou contre, que l'on a de l'empathie pour ce mouvement ou non. Cela devient compliqué. Tant qu'on est en crise ouverte, que vous avez dans une classe 1/3  des parents qui trouvent que la violence est légitime, comment voulez-vous tenir un discours serein ? Cela risque de mettre les enfants dans des positions complètement contradictoires. C'est épineux, nous sommes face à une vraie contestation de l'ordre public. C'est un mouvement où il y a des casseurs et ceux qui les regardent faire, car cela sert leur intérêt. C'est donc en premier lieu aux parents de faire ce travail d'explication". 

L'occasion peut-être de se saisir de questions fondamentales autour de la destruction du bien commun, de la haine, de la violence. Mais quels sont les parents qui seront capables de transformer ces événements pour leur donner une valeur éducative ? Et quels sont ceux qui n'y arriveront pas parce que, pour eux-mêmes, la situation est brouillée ? "Nos enfants attendent de nous que nous soyons adultes, c'est-à-dire que nous soyons nous-mêmes au clair avec cette question des valeurs. Voilà le vrai enjeu", conclut Nicolas Georgieff.

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