Enseignement des religions à l'école : "Certains profs craignent d'ouvrir une boîte de Pandore"

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INTERVIEW - "Peut-on parler des religions à l'école ?" Alors que 900 cas d'atteinte au principe de laïcité ont été signalés entre avril et juillet en milieu scolaire, Isabelle Saint-Martin, spécialiste du sujet, tente de répondre à cette question sensible dans un livre qui vient de paraître. "Ce serait plus que nécessaire", plaide-t-elle.

Parler des religions à l'école... Le débat resurgit à intervalles réguliers dans les discours politiques et on s'affronte encore sur la manière de s'y prendre. Alors que le Conseil des sages de la laïcité, mis en place en 2018 par le ministre de l'Education, travaille sur le sujet depuis plusieurs mois, Jean-Michel Blanquer a fait un point le 24 septembre sur les atteintes à la laïcité en milieu scolaire. Quelque 900 faits ont été signalés entre avril et juillet (contre 1.000 un an plus tôt), qui ont conduit à 250 interventions d'équipes du rectorat. "Ces atteintes sont de tout ordre", a-t-il détaillé, évoquant par exemple "la contestation d'un enseignement" ou "une dispense en éducation physique et sportive". 

Dans ce contexte, une question se pose à nouveau : "Doit-on apprendre les faits religieux à l’école ou doit-on éviter de les évoquer pour cause de sujet explosif ?" Dans son livre, "Peut-on parler des religions à l’école" (Editions Albin Michel), Isabelle Saint-Martin, docteur en Histoire de l'art et ancienne directrice de l'Institut européen en sciences des religions, créé par Régis Debray, essaie de clarifier le débat. 

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LCI : Parler de religion à l'école suscite régulièrement la polémique, à l'image récemment de cette affiche de la FCPE défendant le droit de mères voilées de faire des sorties scolaires. Pour quelles raisons ?

Isabelle Saint-Martin : D'abord parce qu'on touche aux choix des familles : il y aura toujours un parent pour s'offusquer de voir des extraits de la Bible ou du Coran dans un manuel, ou d'apprendre que les élèves vont visiter une église ou une synagogue. Ensuite, comme vous le soulignez, parce que l'actualité vient régulièrement faire irruption dans le débat. Bien sûr, il ne faut pas généraliser. C'est certainement plus facile d'en parler en primaire, parce que les enfants sont plus dans la curiosité et pas encore dans l'affirmation. Le problème, c'est que dans les programmes, c'est surtout au collège et au lycée que l'on va traiter des faits religieux, face à des adolescents qui ont parfois des velléités identitaires très fortes, notamment dans des quartiers réputés difficiles. Pour autant il ne faut pas éviter le débat, cela contribue à lutter contre les stéréotypes.

Comment respecter le principe de laïcité sans esquiver le sujet ? 

L'instruction obligatoire suppose que l'école accepte tous les enfants sans distinction de croyances ou d'appartenance. Toutefois, être neutre sur le plan religieux ne veut pas dire être hostile aux religions. Ainsi, en 2002, le rapport Debray, qui avait été commandé par Jack Lang après les attentats du 11 septembre, soulignait l'importance de reconnaître et d'enseigner les faits religieux à l'école. Parler de faits religieux plutôt que de religion permet de clarifier un point assez sensible, à savoir qu'il n'est pas question de donner aux élèves un cours spécifique d'histoire des religions, par exemple une heure sur le christianisme, le judaïsme ou l'islam. Cela susciterait pour certains la crainte d'un retour du catéchisme. Et puis, comment formerait-on des enseignants dédiés à cette matière. Sur quels critères seraient-ils sélectionnés ? Par ailleurs, enseigner les faits religieux permet d'insister sur la pluralité de cette approche disciplinaire. Ainsi, évoquer une cathédrale, c'est parler à la fois du religieux, de l'architecture ou encore de la politique de la ville. Et cela ne remet pas en question le principe de laïcité. 

J'en ai vu, par exemple, qui refusaient qu'on apprenne à leurs enfants 'A Christmas Carol' (un chant de Noël, ndlr) en cours d'anglais- Isabelle Saint-Martin

Pour autant, cet enseignement a-t-il toute sa place à l'école ?

Oui, car cette approche de la religion se fait par les disciplines, ce qui permet de la contextualiser. Cela fait des décennies que la naissance de l'islam est enseignée en 5ème et que les Hébreux et le christianisme apparaissent dès la 6ème, au même titre que le chapitre sur la Révolution française. Quelques extraits bibliques - à mon avis bien trop peu - sont par ailleurs intégrés dans le programme de français en 6ème. On peut aussi retrouver un enseignement des faits religieux en langues vivantes, par le biais de l'étude d'un pays. Toutefois, même dans ce contexte, il y a des parents qui peuvent s'en offusquer. J'en ai vu, par exemple, qui refusaient qu'on apprenne à leurs enfants 'A Christmas Carol' (un chant de Noël, ndlr) en cours d'anglais. Pourtant, il ne s'agit pas d'obliger les élèves à croire à telle ou telle représentation, mais plutôt de développer à travers l'école un regard citoyen, un esprit critique. 

On parle de 900 faits d'atteinte à la laïcité à l'école. Comment les enseignants se débrouillent-ils avec cette "matière" ?

Il y a toujours de nombreux débats. A l'époque du rapport Debray, le chapitre sur l'histoire du christianisme posait problème, certains profs considérant qu'ils n'étaient pas là pour faire du catéchisme. D'autres enseignants craignent d'ouvrir une boîte de Pandore face aux réactions de certains élèves, qui vont par exemple s'opposer à ce que l'on parle du Coran ou de bioéthique, alors qu'ils ne font qu'aborder le programme scolaire. Cela fait d'ailleurs partie de ces 900 cas d'atteinte à la laïcité signalés entre avril et juillet. Ce n'est toutefois pas la majorité car il y a davantage de signalements concernant le vécu à l'école, c'est-à-dire le port du voile, la question des jupes longues, le halal à la cantine, ou la dispense de certains cours, comme le sport ou le refus de faire de la musique pendant le Ramadan. Les contenus ne sont pas toujours en première ligne.

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Toutefois, parler des faits religieux ne remet-il pas de l'huile sur le feu ?

Il ne faut pas généraliser le problème. Cela peut être un point de crispation dans des établissements scolaires où il y en a déjà. L'affaire du foulard, née il y a tout juste trente ans, a vu le jour dans un collège de Creil où il y avait déjà bien d'autres difficultés. Cette question est sensible parce qu'elle touche à de l'intime et à des représentations personnelles, parce qu'elle touche à la laïcité qui en France reste un sujet très vif. On le voit avec l'affaire de l'affiche de campagne de la FCPE qui défend le droit des mères voilées de faire des sorties scolaires. Même si c'est complètement autre chose, un prof peut se retrouver, lors du cours de 5ème sur l'Islam, face à un élève qui lui dise : 'Et pourquoi, ma mère n'aurait-elle pas le droit de nous accompagner pour les sorties scolaires ?' On peut comprendre que ça puisse être difficile de répondre à cette question.

Pour apaiser le débat, ne faut-il pas aborder les faits religieux par d'autres disciplines que l'histoire ou le français ?

Cela dépend de l'âge des élèves, mais il est vrai que l'approche abstraite par les textes est parfois difficile à comprendre pour les plus jeunes. A mon sens, on pourrait exploiter davantage les possibilités qu'apportent les œuvres d'art pour aborder les faits religieux. En étudiant une peinture ou une sculpture, on est tout de suite amené à voir du concret, on est immédiatement situé dans une époque, un temps donné. Cela évite de tomber dans de la transmission de connaissances abstraites, comme les dogmes, les rites ou les pratiques. Alors qu’il est parfois compliqué pour l'enseignant de trouver le bon ton, avec l'art on peut parler plus facilement de manière dépassionnée des contenus religieux. Ça permet aussi de remonter au sens. Pourquoi, par exemple, une représentation d'Abraham sera-t-elle plus chrétienne que juive ou musulmane, alors que cette figure apparaît dans les trois religions ? Et puis on peut dire aux parents que regarder un bouddha ne vous a jamais rendu bouddhiste, comprendre une œuvre ne signifie pas adhérer ou partager ! Pour l'instant, c'est en filigrane dans les programmes. C'est au bon vouloir de l'enseignant de se servir des images des manuels comme d'illustrations ou d'aller plus loin et de les commenter. 

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