Les garçons au centre, les filles "en périphérie" : une géographe bataille contre les stéréotypes dans la cour de récré

Les garçons au centre, les filles "en périphérie" : une géographe bataille contre les stéréotypes dans la cour de récré

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MIXITÉ - Les inégalités se jouent aussi dans les cours de récré : voilà le constat sévère mais réaliste dressé par une géographe, Edith Maruéjouls. "Les garçons squattent l'espace central en jouant au foot et les filles sont reléguées en périphérie", avance-t-elle. Certains établissements ont pris des mesures depuis la rentrée pour faire évoluer ces pratiques.

"C'est pas parce qu'on est des filles qu'on n'a pas le droit ! ". Assise face à la caméra, une petite fille de primaire explique, à l'aide d'un dessin, comment l'espace et les jeux se répartissent dans la cour de récréation de son école. Désemparée, elle gribouille frénétiquement sur son croquis les différentes zones d’exclusion, grands carrés, petits cercles, dans lesquelles les filles sont censées être reléguées : "Si on les rassemble tous, ça fait un gros endroit, mais ils sont pas à côtés", dit-elle, trouvant la situation profondément injuste. 


Cette vidéo, un court métrage signé Eléonor Gilbert, ne sort pas tout droit d'un documentaire des années 70, mais a belle et bien été réalisée... en 2014. Loin des clichés faciles sur les relations fille/garçon, elle pose une question toute simple : y a-t-il égalité entre les sexes dans le partage de la cour de récréation ? 


Une question qui taraude Edith Maruéjouls depuis une dizaine d'années. Cette géographe, spécialiste des questions d'égalité dans l'espace urbain et créatrice d'un bureau d'études, L'Arobe (L'Atelier recherche observatoire égalité), en a fait son cheval de bataille. "Dans la plupart des cours de récréation que j'ai étudiées, l'espace central est non mixte, car il est occupé de manière systématique par des garçons - toujours les mêmes - qui jouent au football, et les filles, sans s'en rendre compte, vont se mettre sur les espaces qu'on leur laisse", explique t-elle à LCI.

Quand vous choisissez tous ensemble à quoi vous allez jouer, et bien vous jouez tous ensembleEdith Maruéjouls

"Ce terrain central prend parfois 80% de l'espace total. Symboliquement, c'est le lieu qui fait sens pendant la récréation, où il faut être, où il y a le plus de garçons. Et cette délimitation spatiale a une incidence sur ce qui va ensuite se passer dans l'espace public", poursuit la chercheuse. "Les filles apprennent à ne pas être physiquement au centre, à ne pas négocier, alors que de leur côté, certains garçons n'apprennent pas à renoncer. En résumé, ces cours genrées, c'est l'instauration du rapport de force. Ainsi dans les écoles primaires, ce sont surtout les plus grands qui jouent au foot, mais aussi les plus performants. Par voie de conséquence, elles provoquent des réflexes homophobes, puisque les garçons qui ne jouent pas au foot se voient du coup traités de filles".


D'où la nécessité d'apprendre aux enfants à partager l'espace aussi tôt que possible, "à commencer par ce micro-espace public qu'est la cour de récréation". "L'aménagement doit permettre une égale valeur dans la cour", indique la géographe, qui a travaillé pendant cinq ans sur un projet d'école égalitaire à Mont-de-Marsan (Landes). "On a organisé des récréations sans ballon. Tous les jeudis, d'autres jeux collectifs sont proposés par les enseignants", raconte-t-elle. "Un jour, je discutais avec un garçon et je lui demande ce qu'il fait pendant les récréations. Il m'a répondu la chose suivante : 'Les lundi, mardi, mercredi, je fais du foot, le vendredi aussi et le jeudi, je m'amuse'. C'est drôle. Je ne pense pas qu'il ne s'amuse pas les autres jours mais ça dit quelque chose de cette injonction à faire partie d'un groupe de pairs".


"Pour permettre plus de mixité, la meilleure des façons est de ne pas prescrire d'usage, comme celui du foot. Cela ne veut pas dire qu'on ne plus y jouer, mais on doit rendre l'espace plus modulable, avec des cages de foot mobiles par exemple. Il faut par ailleurs définir d'autres lieux où on peut danser, chanter... Car quand vous choisissez tous ensemble à quoi vous allez jouer, et bien vous jouez tous ensemble", martèle Edith Maruéjouls.

Et la cantine ?

C'est justement le choix qu'a fait la ville de Trappes (Yvelines), en rénovant progressivement ses trente-six cours d’école. Résultat, dès cette rentrée, les enfants de l’école maternelle Michel de Montaigne ont découvert un espace de récréation totalement métamorphosé, où garçons et filles bénéficient d'une aire de jeu composée d’un toboggan fuchsia, de jeux sur ressort et d’un tourniquet. Le tout installé sur un terrain synthétique mauve fluo, parsemé d’étoiles et de planètes jaunes !


"Ce n'est plus : 'j'arrive, je joue au foot et toi tu dois demander la permission si tu veux jouer !'", ironise la géographe, qui se réjouit de cette évolution même si " cela ne se fera pas en claquant des doigts". Car repenser l'aménagement de la cour de récréation oblige à repenser d'autres lieux, comme la cantine. "On ne le dit pas assez mais la cantine scolaire, c'est un peu pareil. Vous développez des amitiés en mangeant ensemble. Or, les filles et les garçons ne déjeunent pas ensemble. Là aussi, il faut changer la manière de manger ensemble, en modifiant par exemple l'installation des tables, leurs dimensions. Je préconise aussi qu'on mette sur les tables des noms de personnes célèbres ou de super héros, l'élève devant s'asseoir devant le nom qui l'inspire. C'est intéressant de voir si des garçons s'installent devant des noms de filles et inversement. Cela peut être fait de façon occasionnelle, sous forme de jeu", estime la chercheuse. 

Des solutions (trop) radicales

Et que penser de cette autre solution, plus radicale ? En Suède, dès la maternelle, de nombreuses écoles utilisent une pédagogie sexuellement neutre avec l'instauration d'un nouveau pronom personnel, qui n'est ni "il", ni "elle". Encore plus marginale, sur la côte Est des Etats-Unis et au Canada, certains parents refusent d'assigner un genre à leur enfant avant un certain âge... "Il faut faire attention aux initiatives individuelles. Le problème du genre, c'est un problème sociétal", prévient la géographe. "Plutôt que de se dire, par exemple, ce que ça va provoquer qu'il n'y ait plus de rayons filles/garçons dans les magasins, il faut plutôt se demander pourquoi cela dérange la société. La question n'est pas : 'Est-ce que tu es une fille ou un garçon puisque tu nais fille ou garçon ?', La question c'est plutôt : 'Qui es-tu ?'".


"Dire que tout le monde est pareil, ça me hérisse le poil !", renchérit la psychologue Béatrice Copper-Royer. "Elever ses enfants de façon neutre, ça n'a pas de sens. Il n'y a aucun intérêt à ce que les garçons et les filles soient identiques. En revanche, il est important qu'ils aient des espaces communs pour évoluer ensemble, le plus respectueusement possible".

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