"Maman ne t'aime plus", t'es bon à rien" : ces mots qui blessent autant qu'une fessée ou une gifle

Famille

BRUTALITÉ ORDINAIRE - Ce mardi 30 avril a lieu la Journée de la non-violence éducative ordinaire, qui vise à ce que l'autorité parentale s'exerce sans violences physiques, comme la fessée ou la gifle, mais aussi sans violences psychologiques, les mots pouvant tout autant blesser. Deux pédopsychiatres nous éclairent sur cette forme moins visible de maltraitance.

Les gifles, les fessées, les insultes sont considérées comme autant de violences éducatives ordinaires pouvant avoir des conséquences lourdes sur le développement des enfants. Depuis 2004, l'association Stop Veo organise chaque 30 avril une "Journée de la non-violence éducative" afin de sensibiliser les parents à ce phénomène massif qui n’épargne aucun continent. Les chiffres sont accablants : selon l’UNICEF, quelque 85% des enfants âgés de 2 à 14 ans dans le monde sont soumis à des châtiments corporels et/ou des agressions psychologiques. 

Stop Veo pointe du doigt toutes les violences ordinaires, y compris celles, psychologiques et verbales, à l’égard de l’enfant, ces  mots violents et autres insultes dont un parent ne soupçonne pas forcément l’impact. Des mots qui blessent autant qu'une fessée ou une gifle. Pour le pédopsychiatre Nicolas Georgieff, joint par LCI, c'est effectivement un point sur lequel il faut insister : "La violence psychologique et/ou mentale est beaucoup plus insaisissable et difficile à dénoncer ou à repérer que la violence physique, visible, qui laisse des traces, déclenchant des processus majeurs de protection de l'enfance. Cette violence-là est plus subjective, plus comportementale et elle est au moins autant destructrice, comme certaines humiliations visant à rabaisser ou certaines phrases qu'un parent peut dire à un enfant." 

Soit précisément celles jouant sur la dévalorisation, le déni de la valeur de l'autre et l'attaque la confiance en soi, du type "t'es bon à rien", tout ce qui récuse le lien d'amour entre parent-enfant, comme "maman t'aime plus". "Ce déni de l'amour parental était auparavant souvent utilisé comme sanction dans un registre soi-disant éducatif", poursuit Nicolas Georgieff. "Un retrait d'affection violent pour l'enfant, exactement comme lorsqu'on joue sur la concurrence ou la rivalité fraternelle. Autant de preuves qu'un enfant reste facile à humilier parce qu'il est faible, dépendant matériellement et affectivement de l'adulte." 

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Poids des mots et des maux

"Les enfants, souligne de son côté la pédopsychiatre Corinne Ehrenberg, ont tendance à croire ce que disent les adultes et encore plus les adultes dont ils dépendent, mais ils sont aussi sensibles aux intonations qui les informent sur l’état émotionnel de celui qui parle". "Dès lors, la violence que leur font certains mots ou certains propos ne sera pas la même selon qu’ils viennent dans un contexte de 'bêtise' commise par l’enfant, à froid ou encore dans un contexte de violence conjugale. Par exemple, et ça n’est pas très conseillé, on peut traiter son enfant de "petit con" avec humour et tendresse sans que cela ne lui fasse une quelconque 'violence'. Mais l’humilier par des sarcasmes ou des menaces peut laisser des traces. On sait aussi désormais qu’un enfant témoin de la violence entre ses parents sera tout autant affecté que si la violence s’adressait à lui directement…"

Ces mots blessants auront-ils nécessairement une influence sur la vie d'adulte de l'enfant ? Pour Corinne Ehrenberg, "impossible de le dire. Nous ne savons que prédire le passé, c’est-à-dire que nous pouvons dire après coup que telles ou telles paroles proférées dans la petite enfance sont à l’origine des problèmes, mais en aucun cas dans l’autre sens." Toutefois, selon Nicolas Georgieff, "il subsiste des troubles narcissiques chez l'adulte. Des problématiques d'estime de soi majeures fabriquées de toute pièce par l'histoire infantile".  

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Une réparation toujours aussi possible

Bien sûr, chaque parent a le droit à une réaction émotionnelle incontrôlable (dieu merci, personne n'est parfait) mais comment réagir quand, parent, on a le sentiment d’avoir dépassé les bornes avec son enfant ? Peut-on rectifier le tir d’une parole blessante ? "Le mieux est d’être "vrai", assure la pédopsychiatre. "Il est assez simple d’expliquer à un enfant que ce qu’il a fait de mal, quand ça n’est pas très grave, a déclenché une réaction excessive de la part de son parent et que ce qu’il a dit sous le coup de la colère n’a que peu de conséquences quant à l’amour que ce parent continue à lui porter." 

Il importe aussi de rester dans la nuance, sans perdre de vue "que la peur de perdre l’amour de ses parents est un puissant levier éducatif, sans en faire un chantage évidemment" : "L’enfant s’éduque en grande partie grâce à son envie de satisfaire ceux qu’il l’aime et qui l’aiment", rappelle Corinne Ehrenberg. "Il me semble que souvent les choses s’inversent : ce sont les parents qui ont peur de perdre l’amour de leur enfant et qui culpabilisent de faire montre d’autorité ou de sanctionner. Cet autre excès peut s’avérer bien plus problématique pour l’avenir de ces enfants…" D'où la nécessité de garder un équilibre, tout en restant vigilant au bien-être de l'enfant. 

Ne pas regarder l'enfant, ne pas lui adresser des signes de réconfort... c'est aussi un dénigrement - Nicolas Georgieff, pédopsychiatre

Le pédopsychiatre Nicolas Georgieff juge, lui, "plus préoccupants" les parents qui ne se remettent pas en question, ces adeptes de la "violence psychologique toxique, froide, durable, non liée à un débordement émotionnel" : "Beaucoup de parents sont anxieux de mal faire et ne font pas si mal parce que ce sont les enfants qui apprennent aux adultes à être des parents. Le problème, ce sont les autres parents qui, contrairement à ceux qui se reprochent un a-coup émotionnel et veulent le réparer, n'en ont pas conscience et ne se reprochent rien. Des parents qui, souvent, reproduisent la maltraitance dont ils ont été victimes enfants, sans avoir conscience de ce qu'ils font vivre aux autres. Ceux qui ont besoin d'aide sont ceux qui en ressentent le moins". 

Le pédopsychiatre parle aussi d'une autre forme de violence, celle de la communication non-verbale : "Ne pas regarder l'enfant, ne pas lui adresser des signes de réconfort... c'est aussi un dénigrement. Dire 'Je t'aime' sans caresse, sans câlin, sans tendresse, sans vie émotionnelle, sans communication corporelle est tout autant délétère pour lui. La négligence et la carence de l'enfant sont moins voyantes, mais tout aussi préjudiciables". 

Si un texte visant à ce que "l'autorité parentale s'exerce sans violences physiques ou psychologiques" a été validé par l'Assemblée, il doit encore être validé par le Sénat. En attendant, la France fait partie des six pays de l'Union européenne n'ayant pas encore voté de loi bannissant toute forme de violence vis-à-vis des enfants, avec la Belgique, l'Italie, la République Tchèque et le Royaume-Uni. "Comment tolère-t-on que les enfants, qui sont des personnes vulnérables, fragiles et dépendantes, soient les seuls en France dont on n’ait pas à respecter totalement l’intégrité physique et psychique, et qu’on puisse taper, gifler, pincer, fesser, humilier sous couvert d’éducation et de droit de correction ?", interroge la psychiatre Muriel Salmona.

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