La philo, c'est aussi pour les enfants : quand des tout petits dissertent sur la notion de richesse

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ANALYSE - Félix, 7 ans, en est convaincu : "Dire que la philo c'est que pour les grands, c'est comme dire que la danse c'est que pour les filles : ça veut rien dire ! " Alors que l'épreuve de philo a donné lundi le coup d'envoi du baccalauréat, la pratique de cette discipline fait aussi des émules chez les enfants de 5 à 8 ans. Reportage dans un atelier d'éveil à la philo à Paris.

"Un papa m'a dit un jour : 'c'est bien ce que tu fais', et puis après un instant, il a enchaîné : 'mais je ne sais pas si c'est très malin qu'on apprenne aux enfants à réfléchir si tôt (sic)'", raconte Estelle Roulin. Cette jeune femme, directrice artistique de formation, passionnée par les neurosciences et la responsabilisation de l'enfant, vient de lancer un concept original : des ateliers de philosophie et de dessin pour des enfants de 5 à 8 ans. Une idée essentielle pour "développer leur sens critique", fait valoir cette jeune maman.


Des esprits chagrins pourraient se demander si l'éveil à la philosophie n'est pas juste une pratique anecdotique pour parents "bobos". Pour s'en rendre compte, on a assisté à un des ateliers de La Carabane, imaginé par la jeune femme. Tout de go, elle souhaite répondre à nos interrogations. Et bien non, les bobos ne font pas partie de sa clientèle : "ces derniers estiment que leurs enfants évoluent dans un contexte très intellectuel et donc qu'ils n'en ont pas besoin. Sauf qu'ils se trompent. A partir du moment où les enfants interagissent entre eux, c'est un développement complètement différent", avance la fondatrice. 


Estelle Roulin poursuit : "Dans un monde où l’agressivité, le manque de confiance en soi et le mal-être dominent, il est primordial d’apprendre aux enfants à réfléchir, à raisonner, à exprimer une opinion, mais aussi (et surtout !) à respecter celle des autres". Ce qu'approuve Julien, professeur dans une école élémentaire à Paris et animateur de l'atelier du jour : "A partir du moment où on est capable de penser le monde par soi-même, on est moins sous l'emprise des parents qui aspirent pour nous à tel horizon professionnel, et ensuite de managers qui peuvent être plus ou moins malveillants. C'est assimiler notre position d'individu, aussi légitime que celui qui est en face de nous, et ce dès le plus jeune âge", dit-il.

"Décomplexés"

La philosophie ne serait donc pas un concept réservé aux élèves de terminale. Les enfants sont même complètement décomplexés par rapport à la pensée philosophique. Il n'y a qu'à voir : "De temps en temps, lorsqu'un enfant fait une remarque et qu'on lui dit qu'il y a 2000 ans, un philosophe nommé Platon avait déjà eu la même pensée, en général, il répond : 'C'est qui ? Tu le connais ?' Et ajoute : "Je suis bien content qu'il pense comme moi'", s'amuse Estelle Roulin.


On l'a bien compris, les ateliers La Carabane ne sont pas là pour enseigner aux enfants les grands penseurs, mais plutôt pour leur ouvrir les portes des concepts philosophiques les plus basiques (sur le bonheur, la peur, la colère, la liberté…), avec un angle toujours très concret pour les intéresser : "Qu’est-ce que grandir ?", "A quoi ça sert d’aller à l’école ?", "Qu’est-ce qu’un ami ?", "Pourquoi est-ce qu’on est jaloux ?"…  Ou qui colle à l'actualité du moment : "Est-ce qu'un cadeau fait toujours plaisir à Noël ? ", ou encore "Qu'est-ce qui est beau ?", après l'incendie à Notre-Dame. Mais le thème du jour se veut intemporel : "cette fois, on va aborder la question suivante : 'Quelle est la vraie richesse ?'", indique Julien, l'animateur. 


Une fois la pause goûter engloutie, nos six apprentis philosophes, assis en rond, ont cinq minutes de re-concentration et de méditation pour se calmer et se préparer à réfléchir. Les débats peuvent ensuite débuter pour une trentaine de minutes. "La richesse, c'est l'or !", lance tout de go Mila, 8 ans, sans avoir pris soin de demander la parole. Une attitude aussitôt recadrée par l'adulte. "Si tu veux dire quelque chose, tu lèves la main et je te donne le bâton de parole", lui explique-t-il. Eh oui, philosopher, c'est aussi permettre d'échanger ses idées tout en respectant les autres.  

La vraie richesse, c'est d'avoir des amis.Elena, 8 ans

• "Alors, est-ce que quelqu'un a une idée ?", poursuit l'animateur, imperturbable. 

- "En fait les pirates, ils sont riches et pas riches. Ils sont riches parce qu'ils ont de l'argent mais ils sont pas riches parce qu'ils n'ont pas de métier", avance Augustin, 5 ans, d'une voix fluette. 

• "Qu'est-ce que vous en pensez les autres ?", questionne l'animateur.

- "Ben parfois, les personnes qui sont riches, elles se croient au dessus des autres et du coup, elles n'ont pas d'amis", renchérit Elena, 8 ans. 


• "Toi tu crois que la vraie richesse, c'est d'avoir des amis", lui rétorque Julien. "Vous êtes d'accord les autres ? Pourquoi pensez-vous que cette richesse là est plus importante que d'avoir un trésor de pirates, par exemple ?" les interpelle-t-il.

- "Parce que je suis entourée !", réagit Mila. 

•"Tu peux faire un cercle autour de toi, tu serais entourée aussi, qu'est-ce que ça change d'avoir des amis, qu'est-ce que ça t'apporte ?", insiste l'adulte.

-  "De l'amour", répond Elena. "Une richesse, c'est quelque chose qu'on a de précieux, poursuit-elle. Et mes amis, c'est important pour moi". 


• "Tu penses que c'est ce que tu as de plus précieux ?", interroge Julien. Devant le silence de la petite fille, incapable de répondre à la question, sa voisine Emma, âgée elle aussi de 8 ans, tente de voler à son secours. "Ce qu'on a de plus précieux, ce sont nos parents", lui souffle-t-elle. Dubitative, Elena ne semble pas satisfaite par sa réponse. "C'est pas la même chose. Si on te demandait : 'tu préfères tes parents ou tes amis ?', tu ne saurais pas quoi répondre. L'amour et l'amitié, c'est pas pareil", lance-t-elle.


• "Moi je pensais que la vraie richesse, c'était seulement l'argent ?", poursuit, candide, l'animateur. Silence de l'assemblée.

- Un ami, c'est une vraie richesse parce qu'il sert à donner de l'amour et de l'amitié. Et aussi plus de cadeaux d'anniversaire !", intervient Mila, toujours aussi facétieuse. "Moi j'ai 5 amis sur Facebook, mais j'aimerais en avoir beaucoup plus comme mon père", répond Emma. Comme ça je serais célèbre". Elena, plutôt inspirée par la thématique du jour, n'est décidément pas du même avis : "Quand on est célèbre, ça ne veut pas dire qu'on a des amis", lui répond-elle, du tac au tac.

Si tu dis ce que tu penses, tu ne peux pas te tromper. Au pire, on pourra te dire qu'on n'est pas d'accord avec toi mais on ne peut pas juger que ce que tu dis est faux.Estelle Roulin, fondatrice des ateliers La Carabane

Alors que les enfants semblent perdre quelque peu leur concentration, Julien décide de recentrer le débat, au sens propre comme au figuré : "Pour se poser la question différemment, on va fermer les yeux et on va chercher en nous quels sont nos richesses", dit-il. Malheureusement, rien ne fuse. Il va falloir aider les enfants à rebondir. Pour cela, l'animateur décide de les emmener dans une autre direction : "Ce matin avec des élèves de moyenne section, un petit garçon prénommé Jules m'a répondu que la vraie richesse c'était la vie, tout en ajoutant qu'il ne savait pas trop pourquoi. Qu'est-ce que vous en pensez ? Quelqu'un veut-il donner son avis ?", questionne-t-il.


- "C'est un peu vrai parce que sans la vie, tu ne serais rien,", répond Mila. Et Elena d'ajouter : "Grâce à la vie, on peut vivre plein de choses même si on est pauvre. On peut voyager, faire des câlins à sa maman..." Une réponse à l'attention d'Augustin, le plus jeune de la bande, que la petite fille trouve beaucoup trop "matérialiste" à son goût. D'ailleurs, pour mieux enfoncer le clou, elle lui demande : "Ta richesse, ce sont tes parents ou avoir beaucoup d'argent ?". "Ce sont mes parents", répond timidement Augustin. L'animateur décide d'intervenir : "Tu sais, Augustin est en grande section et il n'a pas la même capacité à imaginer que toi, explique-t-il à la petite fille. Il a une autre façon de penser, et c'est aussi intéressant".


C'est en effet tout le fil rouge de ces ateliers philo : laisser les enfants exprimer ce qu'ils pensent, et les rendre conscients de la légitimité de leur parole. Et quand les classes d'âge sont mélangées, c'est encore mieux. "On n'est pas des profs, ce n'est pas un cours et on y tient, souligne Estelle Roulin. D'ailleurs, la première chose que l'on dit au début d'un atelier c'est : 'si tu dis ce que tu penses, tu ne peux pas te tromper. Au pire, on pourra te dire qu'on n'est pas d'accord avec toi mais on ne peut pas juger que ce que tu dis est faux'. C'est très important pour des enfants qui vont à l'école et qui ont un peu l'obsession de la réponse unique", explique la jeune femme. 


Dernière étape, avant de terminer l'atelier, les enfants sont invités à dessiner le sujet du jour. Une étape primordiale pour la fondatrice : "Les récentes découvertes en neurosciences montrent que le dessin et l’écriture ancrent les processus de réflexion et aident les enfants à accéder à des concepts philosophiques abstraits. Le dessin est aussi un média extrêmement accessible et décomplexé pour les enfants, avec de puissantes vertus pédagogiques".

Et les enfants adorent ! La preuve, les ateliers de la Carabane ont immédiatement rencontré un vif succès. Quant aux parents, ils ont très vite vu les résultats sur leurs enfants ("ils développaient beaucoup plus leur vocabulaires et posaient plus de questions") et, le bouche à oreille aidant, le succès est au rendez-vous. "Aujourd'hui, il existe 15 ateliers un peu partout en France, à Lyon, Montpellier, Clermont-Ferrand... D'autres devraient voir le jour au mois de septembre", indique la fondatrice. 


Le tarif des ateliers est dégressif : il est compris entre 13€ et 26 € par atelier et par enfant. Mais plus les enfants sont nombreux (10 max.), plus le tarif est avantageux. "Attention, pas d'ateliers avec moins de 5 enfants, prévient Estelle Roulin. Ce n'est pas pour des visées capitalistes, mais il suffit qu'un enfant n'ait rien à dire et qu'un autre soit malade pour que très vite l'atelier tourne court", dit-elle. Et pour aller plus loin, la Carabane met désormais en place un réseau national permettant à chaque parent d’ouvrir un atelier de philo et dessin. Pour en savoir plus, il suffit de cliquer ici.

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