Yann Moix en guerre avec son frère : comment une telle haine peut-elle naître au sein d'une famille ?

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FAMILLE JE VOUS HAIS - La guerre ouverte lancée par médias interposés entre les frères Moix fascine autant qu'elle indispose. Elle n'en recèle pas moins une dimension universelle, qui transgresse un tabou tenace : la haine entre membres d'une même famille.

Yann Moix n'en finit plus de faire parler de lui en cette rentrée littéraire, marquée par la parution de son livre Orléans. Un brûlot dans lequel il décrit la violence et la haine qui, assure-t-il, ont marqué son enfance. Depuis, les réactions médiatiques de proches surabondent. 

Dans une lettre adressée au Parisien ce dimanche 25 août, son frère Alexandre dresse de lui un sombre portrait, l'accusant d'avoir en réalité été son bourreau : "Dans sa vie, mon frère n'a que deux obsessions : obtenir le prix Goncourt et m'annihiler" écrit-il. Une lutte intra-familiale qui fait les choux gras de la presse et qui a connu un nouveau rebondissement lundi avec la réponse de Yann Moix dans les colonnes de L'Express, après l'exhumation de vieux dessins à caractère antisémite : "[Mon frère] a toujours tout raté, a toujours souhaité être moi (...) Aujourd'hui, il tente même de me voler mes raclées !" A cela s'ajoute la version donnée par leur père à La république du Centre  : "J'ai des origines catalanes et ai été strict, j'en conviens, mais jamais je n'aurais été capable de faire manger ses excréments à mon fils". 

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L'importance du style éducatif des parents

S'il prend une dimension médiatique avec le "cas Moix", qui comme le souligne le pédopsychiatre s'apparente à un effet pirandellien ("chacun sa vérité"), ce genre de rivalité fratricide, à l'origine de bien des meurtrissures qui poursuivent une fois adulte, est répandu au sein des familles. Parfois même de façon inconsciente, comme le raconte à LCI la psychanalyste Mi-Kyung Yi : "J'ai suivi deux sœurs adultes incapables de se parler autrement qu’en présence d’un tiers. Ce qui ressortait de ce suivi fort intéressant, c'est que leur guerre était le prolongement de celle entre leurs deux parents : tout en ayant souffert, chacune se sentait inconsciemment mandatée et chargée de porter la parole, voire la vie du parent à qui elle s’identifiait, de qui elle se sentait reconnue et aimée davantage." 

Pour Nicolas Georgieff, il importe de rappeler que le style éducatif des parents compte dans ces rivalités exacerbées : "La règle est immuable, c'est celle du déterminisme. Plus le parent est brutal avec son enfant, plus il recourt aux attaques physiques (châtiments corporels, brimades…), plus il fait le nid de la violence, de manière générale. Utiliser la violence à l’égard d’un enfant, c’est faire le contraire de ce qu’on lui dit de faire : 'Tu ne dois pas être violent mais je vais l’être avec toi pour que tu comprennes bien'. Aussi, quand le message est inverse à ce qu’il est supposé dire, la seule chose que l’enfant retient est : 'papa est plus fort que moi, un jour j’aurai sa peau parce que je serai plus fort que lui et en attendant, je suis plus fort que mon frère ou ma sœur donc je tape mon frère ou ma sœur'."  

Peu importe qu'il soit fille ou garçon, l’autre est le gêneur, clairement de trop.- Nicolas Georgieff, pédopsychiatre

Cette haine peut se déclencher chez le jeune enfant lorsqu'un autre rejoint la fratrie, et elle s'exprime par des pulsions d’agressivité. On pique les affaires de l’autre, on détruit ses objets : "C’est une rivalité autour du sein maternel", poursuit Nicolas Georgieff. "En d’autres termes, il n’y en aura pas pour tout le monde et l'aîné se dit alors : 'moi, je veux la plus grosse part. La plus grosse part d’amour, la plus grosse part de gâteau, la plus grosse part de jouets...'" 

Des enfants de deux-trois ans peuvent ainsi selon lui juger l'arrivée d'un petit frère ou d'une petite sœur "insupportable", tout simplement parce qu'ils "ne sont pas complètement éduqués" : "J’en ai reçus qui balançaient des cailloux dans le landau en disant qu’ils voulaient tuer leur petit frère ou leur petite sœur. Cette violence primitive chez l’enfant n’a rien de neuf, il suffit de relire la mythologie grecque ou latine pour constater qu'elle est remplie de frères et sœurs qui s'entretuent". Mais, poursuit le spécialiste, "cette pulsion disparaît avec la sécurité affective et l'éducation. Ce n’est souvent que plus tard que le grand frère ou la grande sœur prend à l'inverse soin de l’autre." A noter que cette rivalité est "indifférente au sexe" : "Peu importe qu'il soit fille ou garçon, l’autre est le gêneur, elle ou il est clairement de trop." 

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Quand la rivalité devient la haine

Comment cette "pulsion fratricide" disparaît-elle avec le temps ? "La naissance du sens moral l'amenuise", continue le pédopsychiatre. "L'enfant a besoin d’être civilisé, amené à faire siennes certaines valeurs comme l’abandon de la violence physique, la capacité à maîtriser ses pulsions (soit le surmoi). Pour ce faire, la famille doit remplir son rôle éducatif : un enfant n’étant pas naturellement civilisé, c’est l’éducation qui va le rendre humain. Si la famille ne fait pas le travail, si elle devient un lieu où la loi du plus fort est considérée comme la norme (soit 'les parents battent les enfants et ceux-ci se battent entre eux') et opte donc pour une action anti-éducative, alors certains enfants vont reproduire cette violence, de façon déterministe." 

Le pédopsychiatre ajoute qu'il y a une inégalité dans la rivalité entre les individus : "On ne part pas tous avec le même bagage génétique, le même héritage de la violence." Et que, "si on ne règle pas le problème, cela devient des haines familiales qui durent toute une vie, et que les histoires d’héritage se chargent de réactiver, d'amplifier". Pour la psychanalyste Mi-Kyung Yi d'ailleurs, à la mort des parents "l’héritage est un moment dramatiquement pathologique, où toutes les blessures assassines, les haines enfouies et les passions cachées des uns et des autres ressortent. D’autant qu’il s’agit de se partager, au sens le plus littéral, ce qui reste matériellement de l’amour des parents."

Si rivalité et haine s’aggravent avec le temps, personne, y compris les parents, ne peut pas faire quoi que ce soit. - Nicolas Georgieff, pédopsychiatre

Que faire alors, en tant que parent, pour stopper cette inflation ? La psychanalyste Mi-Kyung Yi préconise le dialogue et l'écoute : "Il faut prendre le temps, en tant que parent, de parler individuellement avec l’un et l’autre pour entendre ce qu’ils ont à dire de leur relation et de leur position. Bien sûr, il faut que les parents soient disposés à se confronter à des expressions pas toujours évidentes à entendre comme des plaintes, des reproches, l'expression de peurs, d'agressivité et même de haine. Ce qui veut dire qu’ils soient eux-mêmes relativement au clair avec la question de la rivalité, car son enjeu principal, c’est toujours leur amour qui détermine la place respective des enfants." 

Et si les parents n'y peuvent plus rien, la présence d'un tiers devient indispensable : "Éducateurs et psys peuvent intervenir au plus tôt", ajoute Nicolas Georgieff. "Face à des scènes de violence, comme le petit qui lance des cailloux dans le lit du bébé sortant de la maternité, une consultation pédo-psychiatrique s'impose. Seulement, si rivalité et haine s’aggravent avec le temps, personne, y compris les parents, ne peut faire quoi que ce soit. Les adultes persuadés d'être victimes n’ont pas envie de changer, ni de consulter pour régler leurs problèmes. La seule issue, face à cela, ce sont les garde-fous, les lois, les institutions, la justice." 

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