Pourquoi avons-nous le sentiment d'être d'éternels enfants face à nos parents ?

Famille

RÉGRESSION - Nous avons beau avoir quitté le foyer familial depuis des décennies, il arrive que face à nos parents, nous redevenions des enfants avec la peur d'être jugé ou l'attente d'une approbation. Une psychologue nous éclaire sur ce sentiment d'infantilisation.

Dans Le Club de la chance (1992), le joli mélodrame de Wayne Wang adapté du roman éponyme de Amy Tan, on suit quatre jeunes Chinoises nées aux Etats-Unis et les rapports qu'elles entretiennent avec leurs mères respectives, originaires de la Chine féodale. Des générations qui n'arrivent pas toujours à communiquer. Dans une scène poignante où elle ne parvient pas à comprendre ce que ressent sa mère à l'égard de son fiancé, une des filles sanglote auprès de sa mère : "Tu ne te rends pas compte, tu n'imagines pas le pouvoir que tu as sur moi. Il te suffit d'un mot ou d'un regard. Et voilà, j'ai quatre ans et je tombe de sommeil tellement je pleure." 

A bien des niveaux, chaque adulte peut éprouver ce sentiment d'être resté petit garçon ou petite fille en retrouvant ses parents, au point d'adopter parfois un comportement infantile, voire de retomber tête la première dans l'enfance. Sur un forum de discussion, Caroline, 42 ans, exprime ainsi son ressenti : "A chaque fois que je viens déjeuner le dimanche à la maison, ma mère ne peut pas s'empêcher de raconter de vieux souvenirs en cherchant de l'approbation dans mon regard mais également chez mon petit copain, ignorant alors qu'adolescente, j'étais fan de Patrick Bruel. En me ramenant à ce souvenir, à ces goûts d'ado que je n'assume plus du tout, c'est comme si elle me ramenait des années en arrière et m'obligeait à me revoir, seule, dans ma chambre, en attendant que l'adolescence passe vite."

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Redéfinir les places de chacun

Alors, pourquoi pouvons-nous nous sentir redevenir des petits garçons ou des petites filles lorsque nous retrouvons nos père et mère, même à quarante ans ? Pour la psychologue Béatrice Cooper-Royer, sollicitée par LCI, tout dépend de la manière dont chacun se regarde : "Bien sûr, il peut y avoir des moments un peu régressifs où l’enfance resurgit, lors des fêtes de famille ou du repas de Noël, estime-t-elle. Mais si les enfants sentent que leurs parents les regardent et donc les envisagent comme des adultes à part entière, je crois qu’ils n’auront pas ce sentiment de rester des petits garçons ou des petites filles en quête d'une approbation."

Par ailleurs, poursuit-elle, "cette idée que l’on reste les enfants éternels de ses parents est discutable" : "De l’enfance à l’adolescence, les parents accompagnent les processus d’autonomisation jusqu’à l’envol du nid. A partir de là, les adultes doivent regarder leurs enfants comme des adultes capables de se passer d’eux... Bien sûr, cela n’empêche pas les liens affectifs forts comme les échanges affectueux. Et donc des rapports d’adultes à adultes qui peuvent se mettre en place de façon très agréable." 

C'est aux enfants de signifier clairement à leurs parents que cela ne convient plus- Béatrice Copper-Royer, psychologue

Mais si on n'y parvient pas, comment peut-on sortir de cette position qui peut parfois brider ou empêcher de parler à ses parents comme un ou une adulte ? "Il faut effectivement reconnaître que, parfois, certains parents ont du mal à lâcher la bride, afin de rester dans le contrôle, certains allant même jusqu'à l’intrusion, comme s'ils entraient dans votre vie en demandant de la ranger, comme jadis ils demandaient de ranger votre chambre d'ado. Dans ce cas-là, c’est aux enfants de leur signifier clairement que cela ne convient plus, en mettant l'accent sur le fait que tout le monde y gagne en liberté. D'autant qu'il faut en profiter car cela ne dure qu’un temps : la vieillesse venant, des liens de dépendance vont à nouveau faire surface, dans une inversion des rôles, les parents devenant, plus ou moins, dépendants de leurs enfants." Une simple affaire de communication, en somme, pour redéfinir les places de chacun dans la cellule familiale et suivre son évolution logique.

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