Pourquoi il faut arrêter de dire qu'un enfant qui s'oppose à ses parents fait sa "crise d'adolescence"

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Réussir l'éducation de ses enfants

ALLÔ MAMAN BOBO - Contrairement à bien des idées reçues, l'adolescence 
n'est pas forcément synonyme de crise existentielle. Le sociologue Michel Fize tente de déconstruire ce mythe tenace dans son dernier livre : "J'aide mon adolescent à grandir". On l'a interrogé pour en savoir plus...

Votre adolescent ne vous parle plus ? "Normal, il est en crise !", répondront certains. Comme si cela allait de soi. Depuis des décennies, pléthore de livres, d’articles, d’émissions de télévision ou de sites internet parlent de ce concept qui remplit, par ailleurs, les cabinets des psychologues, pédopsychiatres, psychiatres, et thérapeutes en tout genre. Et si tout cela n'était qu'une vaste fumisterie ?

Pour le sociologue Michel Fize, auteur du livre "J'aide mon adolescent à grandir" (Editions Eyrolles), c'est une certitude. "La crise d’adolescence est un tiroir dans lequel on range tout et n'importe quoi. A commencer par la puberté, ces hormones malveillantes qui, tel un tsunami, viendraient détraquer le cerveau des infortunés adolescents, ce qui en ferait forcément des individus dangereux pour eux-mêmes et pour les autres", explique-t-il à LCI. 

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L'éducation, c'est un travail de libération, une préparation à la sortie, d'où l'importance de l'autonomie. Elle est à la fois une obligation pour les parents et un droit pour leurs enfants.- Michel Fize, sociologue

Et là où le bât blesse, c'est que de nombreux parents adhèrent à ce point de vue, même ceux - et ils sont plus nombreux qu'on ne le pense - pour qui tout va bien. Or, selon notre sociologue, cette crise a d'abord été imaginée par les médecins pour qui la puberté est par définition bouleversante. Mais dans les faits, ce serait une autre histoire. Ainsi, nous dit-il, "il y a quelques années, j'avais suivi, avec une collègue, un groupe d'élèves du CM2 à la classe de seconde, et on était arrivé à la conclusion que cette phase de transition était en fait un atout. C'est merveilleux de grandir, et souvent pour les enfants ça ne va pas assez vite". 

Alors, la crise d'ado, un concept qui fait vendre ? Bien sûr, cette période est marquée par de nombreux bouleversements, mais pourquoi devraient-ils forcément déboucher sur une longue période de perturbations ? "La clé est plutôt à chercher du côté des parents, souligne Michel Fize. Le sociologue Pierre Bourdieu disait que tout le problème des générations, c'est que ce sont des luttes de pouvoir entre ceux qui veulent le conserver et ceux qui voudraient bien l'obtenir. Et la famille, c'est d'abord une institution de pouvoir. Un pouvoir moins puissant qu'au temps du 'Pater familias' où le chef de famille faisait régner l'ordre et quelquefois la terreur, mais on oublie souvent que le rôle des parents, c'est d'éduquer et non de contraindre ou d'ordonner. L'éducation, c'est un travail de libération, une préparation à la sortie, d'où l'importance de l'autonomie. Elle est à la fois une obligation pour les parents et un droit pour leurs enfants".

Ce serait donc avant tout pour gagner en autonomie que l'adolescent se rebelle et fait acte de résistance. Finalement, il y a crise lorsqu'il y a un dysfonctionnement de la relation parents-adolescents. Dans ces cas-là, c'est la relation qui est malade, c'est donc elle qu'il faut traiter et non les individus. "C'est pour ça que la sempiternelle idée qu'un adolescent aurait besoin de s'opposer pour se construire est une monstrueuse supercherie, renchérit le sociologue. En réalité, l'adolescent a besoin de s'affirmer parce qu'il découvre qu'il peut penser par lui-même". Ainsi, lorsque le ton monte lors d'une discussion familiale, inutile de vous dire que votre enfant est en crise. Il exprime juste un avis différent. "Là où les adultes voient crise, les adolescents appellent ça un désaccord", ironise Michel Fize. En fait, il y a deux types de parents, ceux qui ne voient pas venir ce moment qui marque la rupture et ceux qui refusent de lâcher le pouvoir, qui refusent la mutation mentale de leurs enfants". 

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Des conditions familiales de plus en plus instables

Mais alors, que dire de ces 15% d'ados qui iraient mal, selon le baromètre "Bien-être des adolescents" de la fondation Pfizer ? "Ce chiffre n'a pas grande valeur. C'est encore une manipulation des soi-disant spécialistes, répond Michel Fize. Ils avancent que 15% des adolescents consultent pour des pathologies (anorexie, boulimie, dépression), du coup, on est rassuré, cela veut dire que les 85% restant vont bien. 'Ah bah non', disent-ils. 'Les 85% qui restent traversent quand même une crise, parce que cela est nécessaire, on ne peut pas grandir sans'. On se trouve là face à quelque chose d'assez fantastique, poursuit le sociologue, car il y a un seul domaine où la crise est considérée comme un bienfait, c'est l'adolescence ! Là où partout ailleurs, crise conjugale, crise financière, crise politique... c'est négatif". 

Faut-il en conclure que les adolescents qui ne connaissent pas la crise sont des exceptions ? Pour Michel Fize, il est grand temps de se débarrasser de ce discours fataliste sur l'adolescent forcément mal dans sa peau. "Je crois que le bon chiffre, c'est de dire que 100% des adolescents rencontrent des difficultés aujourd'hui, mais cela ne vient pas de leurs hormones ou de leurs neurones, mais plutôt de conditions familiales, scolaires, ou sociales de plus en plus instables. Les familles sont quelquefois au niveau zéro de la transmission. Il y a une faillite de ce côté-là", dit-il.

Et d'affirmer : "Je dirais aux parents qui rencontrent des problèmes de regarder autour d'eux. Dans beaucoup de familles, ça se passe bien, sauf qu'en général on trouve ça suspect. Cela rejoint le camp de ceux qui pensent naïvement que le conflit est structurant. Le but, c'est d'éviter le conflit, ensuite quand il est là, il faut en faire quelque chose de positif". Avant de conclure : "Pour moi 'parent inquiet', c'est un pléonasme. Quand le psychiatre Aldo Naouri disait à une époque qu'il faut éduquer d'urgence les enfants, moi je dis qu'il faut éduquer d'urgence les parents. Ils ont à faire un travail sur eux pour élaguer toutes leurs peurs et anxiétés dont certaines ne sont pas fondées. On peut informer ses enfants des difficultés qu'ils risquent de rencontrer, mais de la façon la plus neutre possible, sans ajouter de l'affect".

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