"Pupille" : pourquoi l'adoption relève du parcours du combattant en France

Famille

ATTENTE - On le sait, adopter un enfant s’avère être un parcours du combattant : casse-tête administratif, allongement des délais… Face à telles embûches, certaines personnes abdiquent, d’autres gardent le cap sans faiblir. Mais pourquoi un tel embrouillamini ? La Présidente de l’association Enfance et Familles d’Adoption (EFA) nous répond.

Le sujet de l’adoption cristallise pléthore de débats, encore aujourd’hui. Pupille, en salles ce mercredi, l’aborde subtilement, dans toute sa complexité, avec plusieurs personnages gravitant autour d’un nouveau-né abandonné par sa mère, en quête de nouveaux parents. 

Parmi ces personnages, on voit notamment une éducatrice spécialisée du placement familial et de la petite enfance (Sandrine Kiberlain) chargée de trouver une famille à cet enfant. La décision est vivement discutée, argumentée, sous la direction de la responsable du service de l’aide sociale à l’enfance (Miou-Miou). Tout un processus dont on ne maîtrise pas forcément les codes et dont on ne saisit pas pleinement la durée...  LCI a cherché à comprendre la marche à suivre grâce aux éclairages de la Présidente de l’association Enfance et Familles d’Adoption.

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Quelle démarche pour adopter ?

Première étape : obtenir un agrément. Soit une autorisation légale d’adopter un enfant pupille de l’État, un enfant confié à un "Organisme Autorisé pour l'Adoption" (OAA) ou un enfant étranger. C’est un document qui ne dit pas que vous êtes, potentiellement, de "bons parents", mais que vous offrez un foyer qui convient pour les enfants qui sont aujourd’hui à la recherche d’une famille. Cet agrément est délivré par le président du Conseil départemental (qui délègue ce droit au directeur des services sociaux du département de résidence), après avis d’une commission. L’instruction de la demande d’agrément porte sur la situation juridique, sociale, médicale et psychologique des postulants à l’adoption. Les étapes sont donc la constitution d’un dossier administratif, des visites médicales, et des entretiens avec des travailleurs sociaux, des psychologues ou psychiatres. En réponse au courrier de demande d’agrément, l’Aide sociale à l’enfance de votre département informera, individuellement ou par le biais d’une réunion, des démarches à faire et des étapes à suivre

Une fois cet agrément obtenu (il est valable 5 ans, renouvelable), il faut faire une demande auprès de l'aide sociale à l'enfance ou d'un organisme autorisé pour l'adoption. Pour adopter à l'étranger, il faut également s'armer de patience (trois ans d'attente en moyenne), de l'organisation et souvent beaucoup d'argent.

Que dire à celles et ceux qui veulent adopter ?

La mère qui veut adopter dans Pupille, jouée par Elodie Bouchez, attend depuis huit ans. Un délai édifiant que les chiffres attestent : selon l'Observatoire national de la protection de l'enfance (ONPE), 792 adoptions de pupilles de l'Etat ont été réalisées en France en 2016. Alors que la même année, l'ONPE recensait 13.700 agréments d'adoption en cours de validité. Le combat est d'autant plus ardu en fonction de votre situation personnelle : en 2016, 85% des adoptions ont été obtenues par des couples mariés, 15% par des célibataires. 

Nathalie Parent, Présidente de l’association Enfance et Familles d’Adoption (EFA) assure à LCI qu’il importe d’emblée d’annoncer la couleur, au risque de déchanter : "Pour celles et ceux qui veulent adopter, on les informe qu’il y a quasiment 14000 agréments en cours de validité, que la majorité de ces agréments s’adressent à des enfants jeunes en bonne santé (chaque année en France, 600 bébés comme ceux que l’on voit dans Pupille, naissent sous le secret) ; or, ce ne sont pas forcément ces enfants-là qui sont en attente de parents aussi bien en France qu’à l’international." La demande la plus urgente porte plutôt sur des enfants "à particularités", c’est-à-dire âgés de plus de 5 ans, en fratrie ou ayant des problèmes de santé. 

Quelles questions se poser ?

Se lancer dans un projet d’adoption n’est pas une mince affaire. Selon une étude publiée par l’Institut national d'études démographiques, la moitié des personnes candidates à l'adoption abandonne leur projet en cours de route. Si une personne sur 10 connaît un refus d'agrément, un candidat sur quatre abandonne avant même d'avoir passé cette première étape : dans la majorité des cas c'est un désengagement volontaire à cause d'un événement heureux (une grossesse) ou malheureux (un divorce). 

De manière générale, rappelle Nathalie Parent, se pose aussi la question de la capacité à créer un lien de filiation, de considérer d’autres enfants comme ses propres enfants : "Regardez à quel point les personnes essayent d’avoir à tout prix des enfants biologiques, cela prouve bien l’on n’est pas en capacité d’adopter n’importe quel enfant, affirme-t-elle à LCI. Il faut ainsi que le parent se pose des questions : de quel enfant je peux être le parent ? Est-ce que cet enfant existe ? Il faut aussi prendre en compte sa ou son conjoint, son histoire… Et à partir de là, et seulement à partir de là, on détermine son projet d’adoption."

Comment bien se préparer

"Tout dépend ce qu’offrent les services de l’aide sociale à l’enfance de chaque département" confesse Nathalie Parent. Ce qui peut, malheureusement, conduire à des discriminations d’une région à l’autre. "Tout dépend aussi si vous partez sur de l’adoption internationale, si vous êtes accompagné par un OAA ou un EFA (Enfant Famille d’Adoption). Face à l’attente, c’est difficile, bien sûr. Généralement, on conseille au parent de prendre son temps, de se renseigner, de maturer le projet d’adoption… Et l’on rappelle au parent que l’enfant, quand il sera là, va lui demander 200% de son temps. Qu’il doit profiter de ce temps pour vivre pour lui. Il aura tout le temps après pour se consacrer entièrement à son enfant."

Adoption pour tous ?

Dans Pupille, la mère en attente s’est, entre temps, séparée de son compagnon. Célibataire, elle n’a rien lâché. On a souvent l’image du couple hétérosexuel souhaitant adopter. Mais au fond, est-ce que tout le monde peut formuler un projet d’adoption ? "Dans beaucoup de pays, l’adoption n’est réservée qu’aux couples mariés hétérosexuels. En France, on ne part pas des besoins des parents mais ceux des enfants."

L’article 34 de la loi du 14 mars 2016 relative à la protection de l’enfant rappelle la nécessité de construire un projet de vie pour chaque pupille de l’Etat dans les meilleurs délais. Afin de protéger la pupille, cette mission partagée de suppléance familiale doit prendre en compte l’intérêt de l’enfant, ses droits et ses besoins fondamentaux et spécifiques.

On ne donne pas des enfants à des parents qui sont en manque mais on donne à des enfants des familles qu’ils n’ont pas.- Nathalie Parent, Présidente de l’association Enfance et Familles d’Adoption (EFA)

Dans une scène, Miou-Miou qui joue la responsable du service de l’aide sociale à l’enfance dit : "le conseil de famille a donné les critères pour le bébé" et on l’entend énumérer les critères. Tout est vrai : le conseil de famille part des besoins de l’enfant pour établir un profil parental. En fonction de votre projet d’adoption, vous allez correspondre ou pas aux critères du conseil de famille. La parole des professionnelles sur l’agrément, sur le droit de l’enfant à avoir une famille et non sur le droit des parents à avoir un enfant, se révèle très bien montrée dans Pupille, confie à LCI Nathalie Parent qui a vu – et aimé – le film. 

De quoi rappeler l’essentiel : "on ne donne pas des enfants à des parents qui sont en manque mais on donne à des enfants des familles qu’ils n’ont pas", conclut Nathalie Parent. Une réalité que Pupille retranscrit de la plus belle et émouvante des façons : "J'ai participé à des conseils de famille pendant douze ans. Les référents placés en pouponnière nous racontaient comment les enfants réagissaient en apprenant que le conseil de famille leur avait trouvé des parents. Il y avait toujours une réaction incroyable".

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