Toussaint : comment parler de la mort à son enfant ?

Famille

DEUIL - S'il y a bien un sujet qu'on voudrait ne jamais aborder avec son enfant, c'est bien celui de la mort. Et pourtant... "Il faut en parler, c'est une vraie nécessité, et pas question d'attendre la disparition du poisson rouge", affirme, avec véhémence, le pédopsychiatre Patrick Ben Soussan. Oui mais comment trouver les bons mots ? A partir de quel âge est-il capable de comprendre ? Voici son éclairage...

Faut-il attendre le 1er novembre, jour de la Toussaint, pour parler de la mort à ses enfants ? Quel parent ne s'est pas un jour posé la question, histoire d'envoyer valser ce sujet, ô combien sensible, dès que les chrysanthèmes auront commencé à faner ?

D'autres préféreront patienter jusqu'à ce que le poisson rouge rende son dernier souffle pour évoquer l'au-delà et tous ses mystères. Eh bien, sachez que vous avez tout faux. Pour le pédopsychiatre Patrick Ben Soussan, auteur de "l'enfant face à la mort d'un proche" (Editions Albin Michel), "il faut en parler bien avant, c'est une vraie nécessité. Il faut parler de tout avec ses enfants, de tout ce qui fait la vie et le monde, y compris les choses tragiques, il ne doit pas y avoir d'interdits".

"Freud disait qu'il y avait deux grandes questions qui taraudaient les enfants : 'où est-on avant la naissance ?', et l'autre versant que l'on ne veut pas traiter : 'Où vont les morts après la mort ?', explique à LCI le thérapeute. "Il n'est donc pas question d'éluder le sujet, encore moins de le cantonner à la semaine de la Toussaint. La mort survient toute l'année", poursuit-il.

Ne pas céder à la facilité

Alors d'accord, on a bien compris le message. Mais comment trouver les bons mots ? Beaucoup céderont légitimement à la facilité avec des phrases comme "papi est avec les anges" ou "grand-maman est partie pour un long voyage". Encore une fois, c'est une grossière erreur. "Il faut bannir ce genre de digressions, au risque d'enclencher de véritables angoisses chez l'enfant", nous dit le pédopsychiatre. Patrick Ben Soussan a un exemple précis à ce sujet, celle d'un petit garçon qui voulait être aviateur quand il serait grand. "Il disait à ses parents qu'il pourrait ainsi aller voir de plus près son grand-père car on lui avait expliqué qu'il était monté au ciel", raconte-t-il. Ou cet autre enfant qui était terrifié la nuit quand il dormait la fenêtre ouverte. "On lui avait dit que papi était une petite étoile qui brillait dans le ciel. Du coup chaque fois qu'il s'endormait il scrutait les étoiles et était persuadé que son papi était en train de le regarder".

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Dès son plus jeune âge, un enfant peut tout comprendre, et donc tout entendre.- Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre

Nul besoin donc de sortir tout l'attirail des métaphores en pensant bien faire. "Dès son plus jeune âge, un enfant peut tout comprendre, et donc tout entendre. Très longtemps on a pensé qu'il fallait attendre l'âge de 7 ou 8 ans pour évoquer la symbolique de la mort. On disait que le tout-petit ne comprenait rien, du coup on ne lui parlait pas. Sauf qu'on s'est rendu compte, comme pour les enfants sourds, que c'était le contraire. Il ne va pas comprendre le sens des mots d'un point de vue linguistique, mais on s'en fout. Ce qui est important c'est qu'il va sentir que vous parlez de quelque chose qui a à voir avec des émotions", analyse le thérapeute.

Même chose vers 1 ou 2 ans. A cet âge-là, il ne comprend toujours pas ce que veut dire le mot "mort" mais il a conscience de ce qu'est la disparition, la perte, la séparation. "Regardez les contes pour enfants, ça ne parle que de çà. L'abandon, être abandonné dans la forêt, la disparition de sa maman, se retrouver seul, suivre tout un parcours initiatique... Le roi Lion, Bambi... L'enfant est inscrit dès sa naissance dans ces questions", lance Patrick Ben Soussan. "Vous allez lui expliquer que son papi ne sera plus là pour lui raconter des histoires ou l'emmener en ballade, qu'il ne pourra plus le voir ou lui faire des bisous, et cela va prendre sens pour lui. A partir de 5 ou 6 ans, on peut dire les choses clairement. Dès qu'ils sont arrivés au CP, les enfants savent très bien ce que la mort veut dire".

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Pourquoi est-il si indifférent ?

Ça y est, on a réussi à prendre son enfant entre quatre-z-yeux, et à lui annoncer la mort d'un proche. Mais bizarrement sa réaction n'est pas celle que l'on pensait. Non, il ne se met pas à pleurer, encore moins à tomber dans vos bras, alors que nous, nous sommes complètement effondré. Il répond juste : "ok" et repart jouer. Que se passe-t-il ? Est-ce qu'il a bien compris ? Pourquoi est-il si indifférent ? 

"Les enfants très jeunes ne réagissent pas du tout comme les adultes face à un événement dramatique", nous dit le pédopsychiatre. "Ils sont beaucoup plus primaires. Ils ont des mécanismes de défense - le déni, le clivage - qui font que dès qu'une information douloureuse leur arrive, ils la mettent de côté. Ça ne veut pas dire qu'ils ne l'ont pas comprise ou qu'ils n'ont pas de sentiments mais comme c'est trop difficile pour eux, ils vont prendre le temps de la digérer. La question de la mort et de l'absence, qui en elle-même n'a pas de sens, c'est avec le temps qu'ils vont l'apprivoiser. Ils ont besoin de vérifier au quotidien pendant des jours et des jours que grand-père n'est plus là. Et c'est seulement ça qui leur permettra de comprendre ce que la mort veut dire".

Plus tard, vers 7 ou 8 ans, les enfants vont avoir des comportements très proches de ceux des adultes : tristesse, abattement, colère... Inutile donc de courir chez le psy si votre rejeton pleure de temps en temps. "C'est seulement si cette attitude s'intensifie ou persiste qu'il faudra s'inquiéter", alerte le thérapeute. "Ce serait presque plus inquiétant s'il n'avait aucune réaction, même si le silence peut-être rassurant pour les parents. Car une chape de plomb se met en place qui est immanquablement douloureuse pour tout le monde. Il ne faut surtout pas la laisser s'installer et encore moins attendre que les questions viennent de l'enfant. Il faut arrêter de penser que tant qu'il n'a rien dit, on n'en parle pas". 

Un cimetière, c'est un lieu incroyable de vie, d'aventures et d'expériences.- Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre

Vient ensuite LA question que tous les parents se posent : faut-il amener son enfant au cimetière, à un enterrement ? "Ce sont des fausses questions, il faut qu'on arrête de se les poser", s'insurge Patrick Ben Soussan. "Les enfants font partie intégrante de l'histoire familiale, ils doivent être présents. Ce sont d'ailleurs des questions très récentes, elles ont 50 ans à peine, alors que depuis la nuit des temps, les enfants ont assisté aux naissances, à la mort des bêtes à la ferme, aux enterrements... On a occulté plein de choses par peur de les traumatiser mais ce sont nos propres peurs que l'on projette, pas forcément les leur. Au siècle dernier, on mourait à la maison, au milieu de la famille, les enfants participaient aux veillées funéraires, et c'était très gai". 

"Malgré ce qu'on peut penser, un cimetière, c'est un lieu incroyable de vie, d'aventures et d'expériences. Il faut aller visiter des cimetières avec des enfants, on y trouve parfois des tombes étonnantes", poursuit le thérapeute. Et que dire des cérémonies de crémation ? "C'est inimaginable pour beaucoup de parents d'y emmener son enfant, et pourtant de plus en plus de personnes se font incinérer. On panique à l'idée d'expliquer que le défunt va être brûlé ? Mais que croyez-vous, l'enfant se demande aussi ce qui se passe sous terre ! Ce sont des questions qu'on devra aborder".

"Bien sûr, il n'y a pas de bonnes ou de mauvaises façons de parler de ces sujets. Par ailleurs, les personnes qui sont en situation de le faire ne sont pas dans leur meilleure forme", souligne le pédopsychiatre. "Quoi qu'il arrive, il faut juste que l'enfant entende quelque chose, quitte à se faire aider par un tiers. Le silence, l'absence de parole, c'est ce qui fait les cauchemars et les fantômes dans le placard. Et ça, ce sera beaucoup plus difficile à gérer qu'une parole vraie même si elle est douloureuse".

Un livre pour aborder le thème de la mort

Et si vous n'y arrivez vraiment pas, les livres permettent parfois d'aborder avec délicatesse les sujets les plus sensibles, comme la disparition d'un être cher. C'est le cas de l'album "Tu vivras dans nos coeurs pour toujours" (Editions Larousse). L'histoire d'un petit Renard qui, après avoir connu une longue vie très heureuse, s’est endormi pour toujours. Dans la forêt, tous ses amis se réunissent et, ensemble, ils se souviennent des jours passés avec lui. Au matin, un arbrisseau perce la neige à côté d’eux. Au fil des jours, nourri par de nouveaux souvenirs, l’arbre grandit et devient le plus bel arbre de la forêt…

"On doit continuer bien après sa mort à évoquer le défunt", confirme Patrick Ben Soussan. "C'est important de témoigner du fait qu'il n'est plus là pour de vrai mais qu'on continue à penser à lui, de maintenir vivantes les émotions qu'on a eu avec lui. Car finalement ce qui terrorise le plus les enfants, c'est que l'on disparaisse et que l'on n'existe plus, voire que l'on puisse être remplacé".

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