Un an après l'affaire Weinstein, comment élève-t-on un garçon "féministe" ?

Famille
ÉDUCATION - Autoriser son fils à pleurer, lui attribuer des tâches domestiques... Éduquer son enfant loin des stéréotypes de genre est devenu la panacée pour beaucoup de parents. Alors que l’affaire Weinstein a révélé combien le sexisme était fortement ancré dans les mentalités, des livres pour enfants ou des jeux de société bousculent aussi les idées reçues. Explications...

Votre fils fait une roulade en vous criant : "T'as vu maman ?" Ni une, ni deux, vous allez aussitôt le gratifier d'un : "Waou, bravo, t'es le plus fort". Votre fille débarque à son tour avec une jolie robe, vous allez instinctivement lui lancer : "Que tu es jolie !" Voilà, tout est dit. Nous sommes tous façonnés inconsciemment par le même système patriarcal, à l'œuvre depuis plus de 8.000 ans, selon lequel les femmes, inférieures aux hommes, devraient être assignées à des rôles différents. La force et la dureté pour les garçons ("à bas les femmelettes", diraient certains), et la sensibilité, voire la vulnérabilité, pour les filles (le fameux : "sois belle et tais toi" ?).


Comme l'écrit Aurélia Blanc dans son livre "Tu seras un homme - féministe - mon fils !", qui vient de paraître aux éditions Marabout, "cette organisation, qui légitime et entretient les violences envers les femmes, est à l’origine de profondes inégalités sociales, économiques et politiques. (...) Nous pourrions ainsi rappeler qu’aujourd’hui, dans le monde, seules 16 femmes dirigent un État ou en sont Première ministre (soit 8,3 % des dirigeants). Pourtant, elles produisent 66 % du travail et 50 % de la nourriture planétaire… mais ne perçoivent que 10 % des revenus et ne détiennent qu’1 % de la propriété. Sans surprise, elles représentent d’ailleurs 70 % des personnes pauvres sur la planète. Ce qui montre bien que, derrière le sexisme, c’est bien de pouvoir qu’il est question", dit-elle. 

"Laissez pleurer vos petits garçons"

Comment mettre fin à cette domination masculine si nous continuons d’élever les petits garçons avec des normes et des injonctions profondément sexistes ? Une question abordée notamment en juin 2017 par le New York Times, dans un article titré : "How to raise a feminist son" ("Comment faire pour que son garçon soit féministe", ndlr), avec à la clé des conseils comme : "laissez pleurer votre petit garçon", "apprenez-lui à s’occuper de lui", "aidez les amitiés féminines", "apprenez-lui que non veut dire non", "et que 'fille' n’est pas une insulte", "indignez-vous contre l’intolérance et le sexisme devant lui", ou encore "lisez-lui des livres sur des héroïnes". Un article qui a fait couler beaucoup d'encre, certains lecteurs considérant que "cette volonté de troubler la construction identitaire des jeunes garçons" relevait de "la furie féministe". 


Oui mais voilà, quatre mois plus tard, avec l'affaire Weinstein et la naissance du mouvement #Metoo, cet article est apparu tout à coup prophétique. Face à l'apparition de nombreux témoignages de femmes se mettant à raconter par milliers les violences sexuelles qu’elles subissent au travail, dans la rue, en famille ou entre amis, l'éducation des garçons est devenu par voie de conséquence un vrai sujet de société. 

À la naissance, les filles et les garçons ont les mêmes potentiels. C’est ce qui va se passer ensuite qui va changer la donne.Aurélia Blanc, auteure de "Tu seras un homme -féministe- mon fils !

Aurélia Blanc met ainsi en scène dans son livre une expérience récemment menée par la BBC : "La vidéo, devenue virale, montre deux bébés (un garçon et une fille) dont on a échangé les vêtements : le temps de l’expérience, Marnie est devenue 'Oliver' et Edward est devenu 'Sophie'. Différents jouets leur étaient accessibles. Spontanément, les adultes ont proposé à 'Sophie' le poupon et les peluches, et à 'Oliver' les petites voitures et les robots. Lorsqu’on leur a révélé le subterfuge, les participants se sont retrouvés un peu gênés, persuadés d’avoir choisi des jouets au hasard, sans tenir compte du genre des enfants". Et l'auteur de conclure : "À la naissance, les filles et les garçons ont les mêmes potentiels. C’est ce qui va se passer ensuite qui va changer la donne."


Car même si nous sommes persuadés d’en avoir fini avec cette hiérarchie millénaire, "nous avons tous intégré que lorsqu’une fille s’aventure sur un terrain dit 'masculin', c’est une forme de promotion. Et quand un garçon s’engage sur un terrain dit 'féminin', c’est au contraire une forme de déchéance. Une petite fille déguisée en chevalier, d’accord, mais un petit garçon avec un costume de princesse, ça non !", interpelle Aurélia Blanc.

Une question d'éducation

Alors que faire ? Pour la psychologue Béatrice Copper-Royer, tout est une question d'éducation. "Il est évident qu'il faut éduquer les garçons dans une optique égalitaire avec les filles. Lutter inlassablement contre toute notion de violence. Leur apprendre que toute idée de domination est à bannir. Leur inculquer le respect envers les garçons comme les filles... Mais je pense que toutes ces notions doivent être apprises aux deux sexes. Ce n'est pas une histoire de genre. Il y a aussi des petites filles agressives entre elles qui ont besoin qu'on leur apprenne à respecter les autres". 


"Et pourquoi ne pas responsabiliser aussi les magasins et les fabricants de jouets ?", écrivent Margaux Collet et Raphaëlle Rémy-Leleu dans leur livre "Beyoncé est-elle féministe ?" (First Editions). "Voyez plutôt, les petites filles ont le choix entre la panoplie Miss France - maquillage, manucure, bijoux, chaussures à talons, robes de princesse - ou celle de la ménagère, pour faire 'comme maman' : poussette, dînette, fer à repasser, serpillière et balai ! Le tout en rose, évidemment", poursuivent les auteures. "Au rayon garçons, on trouve plus de choix - mais pas dénués de stéréotypes : jeux scientifiques et de construction pour stimuler l'imaginaire et la réflexion, armes en plastique pour 'jouer à la guerre'..."


C'est pour déjouer ces stéréotypes qu'Héloïse Pierre a décidé de proposer les mêmes jeux aux garçons et aux filles. Cette jeune entrepreneuse fabriquait des jeux pour apprendre les maths aux enfants, mais à force d'entendre certains parents penser que ce domaine était dévolu aux garçons - "Comment peut-on dire qu'un enfant de 5 ans est forcément matheux ou littéraire ?", s'interroge-t-elle. "Marie Curie n'était-elle pas scientifique ?" -, elle a décidé de dépasser les idées reçues en créant des jeux qui parlent d'égalité ! 


"Rendez-vous compte, selon l'ONU, on atteindra l'égalité parfaite dans 183 ans, soit en...2201 !", lance-t-elle. A l'arrivée, The Moon project (Editions Topla) revisite trois jeux, vieux comme le monde, à savoir la bataille - sauf qu’ici, la Reine et le Roi sont aussi forts -, celui des 7 familles, dédié aux femmes remarquables qui ont changé le monde, et le mémo, où l'enfant pourra associer un métier autant à une femme qu'à un homme (président/présidente, musicien/musicienne). "On voulait être fédérateur, c'est pour ça qu'on a détourné des jeux que tout le monde connaît", explique Héloïse Pierre à LCI.

Autre domaine où les lignes bougent plus que jamais, la littérature jeunesse. Même si les bibliothèques regorgent de livres où les papas travaillent et les mamans s'occupent de la maison (d'après une étude de seejane.org, publiée en 2013, seuls 19,5% des personnages féminins des livres pour enfants ont un travail et des aspirations CONTRE 80% des personnages masculins !), on peut trouver aujourd'hui des ouvrages non sexistes pour les enfants. A l'image du best-seller Histoires du soir pour filles rebelles d'Elena Favilli et Francesca Cavallo, dont le deuxième tome vient de sortir aux éditions Les Arènes (dès 5/6 ans).

Après le succès du premier volume (60.000 exemplaires), ce deuxième opus est composé des suggestions des lecteurs et lectrices du tome 1, qui ont voulu mettre à l’honneur cent nouveaux destins de femmes étonnantes et inspirantes pour les filles… et les garçons : Beyoncé, Rigoberta Menchú, Néfertiti, Isadora Duncan, ou encore Audrey Hepburn. Par ailleurs, la maison d'édition Talents Hauts propose des livres dès 2 ans et jusqu'à l'adolescence garantis 100% sans sexisme.


En revanche, il reste encore un chantier de taille, celui des films à l'attention des plus jeunes. "Que nous disent ces histoires sur la place des femmes dans la société et sur les relations entre les femmes et les hommes ?", interrogent Margaux Collet et Raphaëlle Rémy-Leleu. "Que toute princesse ne peut compter que sur un prince charmant pour la sauver, qu'il ne peut pas y avoir de solidarité entre femmes et qu'on attend surtout des princesses qu'elles soient belles, naïves et passives". Un constat approuvé par la psychologue Béatrice Copper-Royer. Membre de la commission expert du CSA, elle se désespère de voir à quel point les dessins animés à l'attention des petites filles sont encore "gratinés". "On insiste beaucoup pour qu'il y ait moins de stéréotypes", assure-t-elle. 

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