Une appli pour raconter la même histoire à ses enfants : le "rituel du soir" est-il menacé par les nouvelles technologies ?

Famille

HISTOIRE SANS FIN - Une application a décidé de déculpabiliser les jeunes parents déjà surmenés après une longue journée de travail en les déchargeant du rituel de l'histoire racontée le soir aux enfants avant de s'endormir. Une bonne ou une mauvaise idée ? Une psychanalyste nous donne son point de vue.

Prendre le temps de raconter une histoire à son enfant le soir serait devenu pour certains la "corvée de trop". Selon une étude britannique publiée en 2018*, les parents ne prennent plus le temps d'en lire. En 2013, la proportion d'enfants britanniques de moins de 5 ans ayant droit à une histoire le soir avant de s'endormir atteignait 69 %. Nous sommes cinq ans plus tard et elle a fondu à 51 %. Plusieurs causes expliquent le recul de la lecture du soir chez les 3-4 ans. L'attitude des parents d'abord. Près d'un sur cinq (19 %) explique qu'en fin de journée, ils luttent pour trouver l'énergie nécessaire, après une journée déjà bien remplie. 

Or, comme nous le confie la psychanalyste Corinne Ehrenberg, "le rituel de la lecture est important pour l’enfant qui au moment de la séparation d’avec ses parents quand on le met au lit, peut se sentir un peu anxieux. Ce moment ritualisé, calme et attendu remplit une fonction de réassurance. Les enfants adorent qu’on leur raconte les mêmes histoires de préférence avec les mêmes mots et les mêmes intonations, précisément pour qu’elles remplissent cette fonction."

Consciente que prendre le temps de raconter une histoire à son enfant le soir est mission impossible pour certains parents, englués dans des rythmes de vie effrénés, l'application StoryEnjoy, développée avec des psychologues et des professionnels de la petite enfance, a décidé de les déculpabiliser après une longue journée de travail en les déchargeant de cette tâche chronophage. 

Elle permet désormais à l'enfant de regarder une histoire pré-enregistrée en visio par sa maman, et de la ré-écouter à l'infini, tout seul. 

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Présence virtuelle des parents

Alors "StoryEnjoy", une bonne ou une mauvaise idée ? "Cette application se révèle manifestement faite pour les parents "lassés" mais pas du tout pour les petits que la répétition ravit et rassure, constate auprès de LCI Corinne Ehrenberg. Or, habituer les enfants à la présence virtuelle plutôt que réelle de leurs parents me semble assez risquée car l’alternance de la présence et de l’absence est ce qui structure le psychisme d’un tout petit."

Pour étayer, la psychanalyste prend l'exemple du jeu de la bobine du petit-fils de Freud cité dans Au-delà du principe de plaisir (1920) : "Freud note que ce petit joue à jeter une bobine au loin et de la faire revenir grâce à la ficelle et il scande ce jeu de deux sons qui évoque "parti" et "revenu". Freud voit dans ce jeu la possibilité pour l’enfant de surmonter, par sa maîtrise du jeu, l’angoisse de voir partir sa mère ou l’adulte qui prend soin de lui (elle est partie mais je peux la faire revenir) tout en l’introduisant au symbolique (la bobine n’est pas la mère mais la représente) et donc au langage. Dès lors, il me semble que l’application permettrait à l’enfant de "shunter" la phase douloureuse mais ô combien nécessaire de l’absence qui est une catégorie essentielle à l’humanisation du petit d’homme." 

Bref, si l'initiative peut s’avérer effectivement louable pour les parents au bout du rouleau, elle ne remplacera sans doute pas, pour l'enfant, une présence matérielle réconfortante à ses côtés (propre au rituel) et un apprentissage de la séparation claire,  nécessaire à son évolution. 

* Etude commandée par l'éditeur anglais Egmont en 2018

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