Vos enfants en savent plus que vous ne le croyez sur votre relation de couple

Famille

MENTIR VRAI - Dans la série "Big Little Lies", les adultes réalisent que les enfants en savent beaucoup sur la complexité de leurs rapports. Plus en tous cas que ce qu'ils pensent. Un pédopsychiatre nous éclaire sur ce qu’il définit comme une "grande vérité".

"Rien n’est ce qui semble être", tel est le leitmotiv de la série Big Little Lies qui, en deux saisons (inégales), tentent de comprendre, entre autres, la manière dont les enfants perçoivent le monde des adultes, bien loin des préjugés de l'innocence. La question qu’elle pose, en substance, est la suivante : "Les enfants en savent-ils plus sur les rapports entre adultes, et donc entre parents, qu’il n’y parait ?". La réponse est oui, bien entendu. 

Pour le pédopsychiatre Nicolas Georgieff, sollicité par LCI, il faut sortir de cette idée inhérente à notre éducation du XIXe siècle et de cette vision extrêmement naïve de l’humain selon laquelle les enfants ne voient rien, ne comprennent rien... et que lorsqu'ils mentent, il faut les punir : "La transparence absolue de soi aux autres n'existe pas et n'a jamais existé. Chaque famille a des choses à cacher (des squelettes dans le placard, des histoires de filiation, des doutes sur la paternité…) et, enfant comme adulte, l’humain reste cet être opaque à lui-même, à sa propre conscience, aux autres. En cela, il faut alors admettre que si les adultes ne disent pas la vérité aux enfants, les enfants ne disent pas non plus la vérité aux adultes." 

La seule différence, c'est que l'adulte ne supporte pas une vérité sortant de la bouche des enfants et les enfants le savent pertinemment : "A l’exception des enfants autistes qui ne savent pas mentir ou tenir un secret, un enfant normal comprend très vite la logique du mensonge, du secret, de la ruse, c’est-à-dire autour de quatre-cinq ans", poursuit Nicolas Georgieff. "A cet âge-là, il est capable de comprendre qu'il peut cacher ce qu’il a dans la tête. Soit ce que l'on appelle des méta-représentations, la théorie de l’esprit ('je suis capable de comprendre que ce qu’il y a dans ma tête reste dans ma tête et ce qu’il y a dans la tête de l’autre reste dans sa tête'). Il saisit alors que les états mentaux ne sont pas la réalité et que les adultes peuvent mentir, garder secrètes des choses... et qu’ils peuvent eux-mêmes faire la même chose avec des adultes. Mais cette vérité-là ne sied pas aux parents qui les cloîtrent à l'état d'innocence. Ainsi, quand des parents décident de garder un secret de famille, ils le construisent littéralement. Et quand un enfant perce ce lourd secret, c'est toute une architecture patiemment ourdie par l'adulte qui s'effondre, à la grande stupéfaction générale."

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Transgression d'un tabou

Selon le pédopsychiatre, il est très difficile de mentir à un enfant, surtout avec tout ce qui nous échappe : "Plus encore que la parole ou le langage, les enfants se révèlent très sensibles à la communication non-verbale (la tête que fait papa lorsqu’il flashe sur la voisine, par exemple).  Avec le langage, on peut dire le contraire de ce que l’on pense, mais pas avec le corps. La communication émotionnelle reste très difficile à biaiser, à contrôler et plus l'enfant grandit, plus il sera intransigeant sur la vérité émotionnelle."

Inutile donc de faire de grandes cachotteries : tout le monde est au courant avec la dynamique systémique de la famille ("On est tous liés les uns aux autres dans un ensemble", assure le pédopsychiatre) et à l’heure des objets connectés où les enfants en savent encore plus sur la vie privée des parents via les smartphones, les tablettes, les mails etc. : "Les enfants sont comme des experts, ils passent leur temps à fouiller dans les affaires de leurs parents, trouvent des conversations secrètes, finissent parfois par tout balancer et provoquer des crises de famille. Je me suis beaucoup occupé d’enfants pris dans des problématiques de secrets de famille et neuf fois sur dix, l’enfant savait mais il avait compris qu’il devait faire comme si il ne fallait pas en parler, se comporter comme si cela n’existait pas", avoue le pédopsychiatre. "Soit un pacte de dénégation qui transforme le secret en interdit et qui, du coup, resurgit ailleurs, dans des petits symptômes ordinaires de l’enfance : les dessins, les insomnies, les phobies, les terreurs nocturnes… L’enfant est occupé en permanence par ce secret, il SAIT des choses qu'il ne devrait pas savoir."  

Les enfants ne doivent pas tout savoir sur leurs parents, comme la sexualité qui doit rester une énigme pour eux. - Nicolas Georgieff, pédopsychiatre

Soit exactement ce qui se passe dans la série Big Little Lies, où la violence de deux parents se transmet à leurs enfants, témoins passifs et inquiets d'une relation adulte tordue : "Les enfants peuvent reproduire des actes violents de leurs parents à l’extérieur, sur d’autres enfants, pour briser le secret tout en respectant l’interdit absolu de ne rien dire (ce qui est censuré pour l’adulte s’avère censuré pour eux aussi). Soit mettre en acte ce tabou que l’on n’a pas le droit de révéler. L'exprimer par des voies détournées." 

Que faire alors pour un parent désarmé par la découverte inopinée d'un enfant ? "Il faut d'abord aider les parents à résoudre ce secret de famille, ces drames intra-familiaux dont tout le monde finit par être au courant. Mais aussi protéger les enfants autant que possible de ces affaires entre adultes, surtout lorsque l’on connait leur capacité à accéder à des choses intimes." Certes, mais que dire ? "Tout simplement que les problèmes des parents ne sont pas les problèmes des enfants. Affirmer 'Chacun a droit à sa vie privée, tu as la tienne, papa a la sienne etc.'. Les enfants doivent être dans l’insouciance, occupés par leurs affaires, par leurs problèmes, par leurs mondes… Ils n’ont pas à tout savoir, comme par exemple la sexualité des parents qui doit rester une énigme pour eux."

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