Des quotas de femmes dans le cinéma ? A Cannes comme ailleurs, la question divise toujours

ÉGALITÉ – Ce samedi soir, la montée des marches du festival de Cannes sera 100% féminine. Une initiative qui vise à valoriser la place des femmes dans ce milieu encore largement masculin. De nombreux professionnels du secteur souhaite aller encore plus loin et réclame l'imposition de quotas.

Après les Oscars, après les César, c'est au tour du festival de Cannes de célébrer les femmes. Ce samedi 12 mai, la traditionnelle montée des marches sera exclusivement féminine : 82 femmes fouleront le tapis rouge, 82 réalisatrices, actrices et productrices. 82 comme les 82 films réalisés par des femmes à avoir été projetés en compétition depuis la création du festival en 1946. Seulement 82. 


"Il y a encore beaucoup de marches à gravir jusqu’à ce qu’il y ait une réconciliation entre l’homme et la femme", regrette Marion Cotillard au micro de Europe 1. Ce tapis rouge 100% féminin est un premier pas. "Je pense que c’est une étape nécessaire avant cette réconciliation dont on rêve : qu’une puissance féminine puisse s’exprimer librement", ajoute-t-elle.

Comme ailleurs, la parité s’arrête à 25 %"Brigitte Rollet, chercheuse au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines

Au-delà du symbole, de nombreuses femmes réclament des actions, et notamment l'établissement de quotas dans le secteur. Un moyen radical pour lutter contre la sous-représentation des  réalisatrices. Cette année encore, seuls trois films en compétition sont l'œuvre de femmes (la Française Eva Husson, l’Italienne Alice Rohrwacher et la Libanaise Nadine Labaki). Et le festival de Cannes n'est pas une exception, il est le simple reflet d'un secteur qui fait la part belle aux réalisateurs masculins. Un exemple : 22% des films produits en France sont réalisés ou co-réalisés par des femmes, selon la dernière enquête du Centre National du Cinéma (CNC - février 2017). "Le pourcentage de films réalisés par des femmes est quasiment identique à celui des années 1990, alors que dans les écoles de cinéma cela fait vingt ans qu’elles sont majoritaires. Il y a donc bien un problème quelque part. Comme ailleurs, la parité s’arrête à 25 %" souligne  dans les colonnes de la Croix Brigitte Rollet, chercheuse au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines.


Les budgets alloués sont également plus faibles : "en 2015, le devis moyen d'un film d'une réalisatrice est de 3,50 M€, contre 4,70 M€ pour un homme", indique le CNC. Et les rémunérations sont elles aussi inférieures : une réalisatrice touche 42% de moins que son homologue masculin.

Les quotas, une étape inévitable pour des dizaines de stars

Pour venir à bout de ces inégalités, des dizaines de stars ont réclamé en mars dernier l'instauration de quotas. ". Parmi elles : Yamina Benguigui, Juliette Binoche, Vincent Dedienne, Lola Doillon, Alexandra Lamy ou encore Daniel Russo. "Les quotas, une étape inévitable" jugent-ils dans une tribune publié dans le Monde. "60 % des effectifs sortant de l’Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son (Femis) sont des femmes et seulement 21 % de films de femmes ont été agréés par le CNC : doit-on parler de talent ? Ou de discrimination à l’embauche ?", interrogent-ils. "Ajoutons que 85 % des fonds publics européens sont attribués à nos confrères réalisateurs : juste une question de talent ? !" 


"Le 28 septembre 2017, le Conseil de l’Europe a même adopté une recommandation historique invitant les Etats membres à revoir leurs législations et leurs stratégies pour promouvoir l’égalité dans le secteur, mettre fin à la répartition inéquitable des subventions et assurer la collecte, le suivi et la publication de données en la matière. Nous pouvons légitimement nous demander pourquoi la France n’a alors pas légiféré", ajoutent-ils. La Suède, l'Irlande, l'Espagne ou encore le Canada ont déjà passé le pas. 

La question des quotas ne fait pas encore consensus dans le monde du cinéma"Marlène Schiappa

Mais malgré cette mobilisation, le milieu ne semble pas prêt. "Les femmes se sont mises plus tardivement à la réalisation", assure ainsi Bruno Barde, directeur des festivals de Deauville et de Gérardmer, à nos confrères de la Croix. "Il y a un retard qu’il faut rattraper mais qu’il faut aussi accepter. Il n’y a pas de discrimination là-dedans." Pour le réalisateur et scénariste Eric Toledano, interrogé sur France 2, "le côté bien-pensant serait de dire, (les quotas) c'est formidable, il faudrait une égalité, mais si demain, on se met à promouvoir des films moins intéressants pour une raison qui serait simplement que ces films doivent être réalisées par des femmes, ça n'aurait absolument aucun intérêt". Philippe Lacheau , réalisateur de Babysitting, émet les mêmes doutes. "Il y a plein de réalisatrices femmes que je trouve très talentueuses et je ne peux qu'encourager à ce qu'il y en ait d'autres. Après, est-ce que c'est un critère de se dire 'parce que c'est une femme il faut faire son film', je ne sais pas non plus si c'est la bonne solution."

Face à ces divisions, le ministère de la Culture semble marcher sur des œufs. Il y a à peine deux mois, la ministre Françoise Nyssen, se disait favorable à l'instauration de quotas : "Le CNC attribue des aides en fonction de critères et cela peut tout à fait rentrer, aussi, dans une réflexion et dans des critères (...) j'y suis favorable". 


Aujourd'hui, le gouvernement semble faire marche arrière. "La question des quotas ne fait pas encore consensus dans le monde du cinéma", remarque Marlène Schiappa au micro de LCI.  "On voit qu'en politique elle est très efficace. Dans le cinéma, je crois que ce qui est important c'est qu'il n'y ait pas des quotas qui soient décidés en haut et qui soient imposés à tous". La Secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes assure cependant qu'" une discussion est menée pour voir comment on peut créer des incitations positives pour faire en sorte de soutenir les films faits par des femmes." Un des leviers : "l'argent public".

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