Poétique et politique : notre Palme d’or à "It Must Be Heaven" de Elia Suleiman

Festival de Cannes
COUP DE FOUDRE – Dans la dernière ligne droite de ce 72e Festival de Cannes qui se termine ce 25 mai, on est tombé sous le charme de "It Must Be Heaven", la nouvelle comédie de l’acteur et cinéaste palestinien Elia Suleiman. On vous explique pourquoi.

L’avant-dernier film de la compétition de ce 72e Festival de Cannes nous a cueilli par surprise, au terme d'une Quinzaine parmi les plus relevées de la décennie écoulée.  Son auteur, Elia Suleiman, est tout sauf un inconnu sur la Croisette puisqu'il y a été sélectionné à plusieurs reprises, même si son cinéma reste confidentiel pour le grand public. Depuis "Le Temps qui reste", il y a dix ans déjà, on guettait des nouvelles de celui qu'on surnomme le Buster Keaton palestinien. Un personnage dont l’humour féroce et la présence magnétique manquaient cruellement dans le paysage cinématographique mondial, saturé de blockbusters numériques.  


Dans "It Must Be Heaven", le cinéaste et comédien de 58 ans joue son propre rôle. Depuis le balcon de sa maison à Nazareth, il observe, sans rien dire, son voisin se servir sans vergogne dans son citronnier. Le symbole d’une patrie gangrenée par l’égoïsme qu’il ne reconnaît plus. Un paradis perdu aussi - d'où le titre - où la violence se fait sentir à chaque coin de rue et jusque dans les campagnes. Et où il ne trouve plus ni l’inspiration, ni l’argent, pour financer ses projets. Alors il décide d’émigrer. D’abord à Paris, puis à New York, où à chaque fois son statut d’exilé lui est renvoyé à la figure de fort drôle manière.

Si on a envie de lui décerner la Palme d’or, c’est parce qu’Elia Suleiman propose une vision du monde – et du cinéma – aussi singulière qu’universelle. Et tellement moins austère que celle de bien des cinéastes dont on a apprécié le travail cette année. On rit beaucoup durant "It Must Be Heaven". Dès la séquence d’ouverture en Palestine, où un prêtre orthodoxe déloge manu militari le farceur qui s’est enfermé dans son église – on imagine qu’il s’agit du réalisateur. Lorsqu’à Paris, une patrouille du SAMU sert un plateau repas à un SDF avec entrée, plat dessert et bouteille de vin, comme s’il voyageait en première classe. Ou quand, faisant ses courses dans un supermarché à New York, notre antihéros découvre que tous les habitants, même les enfants, portent une arme à la ceinture.


Partout où il se promène, Elia Suleiman souligne les différences culturelles avec malice, inventivité et poésie, une touche de fantastique aussi. S’il ne prononce pas un mot, ou presque, son regard mélancolique en dit plus long sur l’état du monde que bien des discours politiques. Dans l’une des scènes les plus hilarantes du film, l’acteur mexicain Gael Garcia Bernal - le vrai, celui de "Babel" et de "La mauvaise éducation"- présente le réalisateur qu'il admire à une productrice branchée en lui expliquant qu’il prépare "une comédie sur la paix au Moyen Orient". La jeune femme le toise un instant et lui souhaite "bonne chance" avant de partir déjeuner avec son copain célèbre qui l'abandonne, gêné. C'est aussi cruel qu'irrésistible.

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