"Grave" : quand une étudiante cannibale fait saigner le Festival de Cannes

Festival de Cannes
CRITIQUE - Présenté samedi soir à la Semaine de la Critique, "Grave", premier long métrage de la française Julia Ducournau, a tout pour faire parle de lui (en bien surtout). La réalisatrice y dresse le portrait d’une jeune étudiante véto qui découvre ses penchants cannibales. Excellent.

Une côte de boeuf ou un poulet tandoori ? Très peu pour Justine, une ado surdouée de 16 ans, et pour sa petite famille. Depuis un temps immémorial, la viande, qu’ils assimilent à l’incarnation satanique par excellence, a en effet été bannie de leur table. Pourtant, malgré les habituelles bouchées de purée et autres lampées de soupe aux légumes, il semblerait bien que le bonheur les ait royalement plantés et qu’un secret pondéreux désespère d’être dégueulé du caveau de leurs entrailles. Heureusement (ou pas), le déclic opérera dans l’école vétérinaire que rallie notre héroïne (au demeurant aussi diaphane que les ancêtres de Mia Wasikowska et Nicole Kidman réunis).  

L’intéressée, impeccablement campée par Garance Marillier, investit d’abord les lieux à pas menus, comme un doigt que l’on plongerait dans une marre infestée de piranhas. Et très vite, c’est l’engrenage. Il y a dans un premier temps cette immonde allergie qu’elle contracte suite à l’ingestion de tripes -bizutage de masse oblige-, laquelle recouvre son corps de plaques desquamatives visiblement traitables qu’à l’aide d’un grattage de peau psychotique (on vous passe les détails de cette dérangeante séquence). Mais il y a surtout cet instant de cinéma à la fois génial et glaçant où Justine dévore, dans des circonstances biscornues que l’on taira, l’index de sa grande soeur, elle aussi inscrite dans l’établissement.

Le reflet du sang

Comme un vampire qui aurait jeûné depuis sa naissance, le goût du sang la colonise, la galvanise et la corrompt, remuant dans ses viscères une vérité intérieure qui ne demandait qu’à être embrassée. Mais est-ce aussi facile d’accepter l’image que renvoie le miroir ? Pis, jusqu’à quel point peut-on refouler sa nature profonde et le rougeoyant destin qu’elle implique ? En substance, Julia Ducournau explore ces questionnements universels dans ce premier long métrage aussi féroce qu’ensorcelant. Fille d’une gynéco et d’un dermato, la jeune femme de 32 ans a dopé son entreprise filmique d’un caractère fortement organique, choisissant d’accompagner chacun des pas de Justine d’un inconfort poisseux, voire inextricable.   

Enveloppée d’une BO au cordeau et d’une lumière magnifique, concoctée par le chef-opérateur Ruben Impens (Alabama Monroe), Grave (clin d’oeil à c’est grave docteur ? en référence au mal qui consume la protagoniste) évolue sur un fil narratif ténu, tendu, qui ne cède jamais face à l’humour libérateur employé ça-et-là. Car, derrière les instants chocs, qui s’enchaînent sans putassière gratuité, se joue bel et bien quelque chose de plus profond, de fondamentalement intime. Un peu comme si Julia Ducournau, également scénariste, avait pudiquement choisi le cinéma de genre pour mieux y diluer ses appréhensions, pour les noyer dans une hémoglobine unisexe et compacte. Bilan ? En croquant dans Grave, le spectateur y savourera le fondant d’une artiste accomplie. Révélation !   

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