"Les Misérables" de Ladj Ly : le film le plus puissant sur la banlieue depuis "La Haine" ?

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ON AIME – Premier film français en compétition au Festival de Cannes cette année, "Les Misérables" met en scène une bavure policière dans une banlieue plombée par la misère et l’inaction de l’Etat. Une fiction coup de poing du nouveau venu Ladj Ly, membre du collectif Kourtrajmé.

C’est précédé d’une réputation flatteuse que le premier film de fiction du Français Ladj Ly, membre du collectif de vidéastes Kourtrajmé, était dévoilé mercredi 15 mai à la presse. Ce natif de Montfermeil s’était illustré il y a deux ans avec "A voix haute : la force de la parole", coréalisé avec Stéphane de Freitas, qui suivait la préparation d’une classe de Seine-Saint-Denis à un célèbre concours d’éloquence. Un regard galvanisant sur la banlieue dont "Les Misérables", titre clin d’œil au roman de Victor Hugo, écrit dans la même ville en 1862, constitue le pendant sombre, sinon désespéré. 

 

Après une séquence d’ouverture au cours de laquelle le jeune Issa et ses camarades de la cité des Bosquets viennent célébrer à Paris la victoire des Bleus à la Coupe du monde en Russie, Ladj Ly embarque le spectateur entre les tours austères où il a grandi. On découvre Stéphane (Damien Bonnard), un flic qui a quitté Cherbourg pour se rapprocher de la mère de son fils. Il va devoir faire équipe avec Chris (Alexis Manenti) et Gwada (Djebril Dider Zonga), un duo qui compose avec les dealers, les Frères musulmans et les gitans pour obtenir la paix sociale, à défaut de faire respecter la loi.

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24 ans après "La Haine", pas de dos tournés pour les policiers

Une après-midi, alors qu’ils tentent d’interpeller Issa sur un terrain de jeu, les trois hommes sont pris en grippe par un groupe d’ados à bout de nerfs à force d’être contrôlés jour après jour par ces adultes qui ne comprennent rien à leur vie. Sous la pression, l’un des flics se rend coupable d’une bavure qui a été filmée en direct par le drone d’un gamin qui, d’ordinaire, se sert de son joujou pour espionner les filles du coin. Et qui va, à son tour, être pourchassé par ces hommes faillibles et impuissants face à l’ampleur de leur tâche.

 

Voilà déjà 24 ans que Mathieu Kassovitz a filmé la violence des banlieues dans "La Haine", prix de la mise en scène à Cannes après une montée des marches surréaliste au cours de laquelle les policiers locaux qui surveillaient le tapis rouge tourneront le dos au réalisateur et ses comédiens. Un affront auquel Ladj Ly et son équipe n’ont pas eu droit ce mercredi, même si "Les Misérables" dresse un constat pour le moins alarmant de l’(in)action des forces de l’ordre dans les quartiers difficiles.

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Le portrait d'une France à l'abandon

Sur la forme, Ladj Ly mène son intrigue sur un rythme soutenu et ne tombe jamais dans l’esbroufe ou les tics esthétisants, à défaut d’imprimer une véritable patte visuelle. Sa banlieue est peuplée de personnages hauts en couleur, interprétés par des comédiens du cru. Tout n’est pas parfait dans leur jeu, loin s’en faut. Mais aucun ne tombe dans la caricature de la violence virile qui plombe les séries B de l’écurie Besson. Ou certains mauvais clips de rap. Le cinéaste évite d'ailleurs le piège de la B.O. truffée de tubes du moment. Et c'est très bien comme ça.

 

Sur le fond, "Les Misérables" dénonce sans tomber dans la victimisation. Et ne se départit jamais d’une certaine forme d’humour, en dépit de la gravité du propos. La politesse du désespoir, sans doute. Car derrière les cris, les insultes et les menaces qui fusent entre ses protagonistes, le film dresse le portrait d’une France à l’abandon depuis les émeutes de 2005. Et dont les enfants, délaissés par la République, semblent aujourd’hui marcher en équilibre sur un fil ténu entre la résignation passive et le chaos.

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