"Leviathan", d’Andreï Zviaguintsev : un aller simple pour le désespoir

Festival de Cannes

CRITIQUE – Avant-dernier film en compétition, "Leviathan", du Russe Andreï Zviaguintsev a recours aux ingrédients du film noir et de la satire politique pour dépeindre la Russie de l’ère Poutine. La sauce, hélas, n’est pas très digeste.

Est-ce le deuxième effet Mommy ? Après être tombé amoureux du magnifique film de Xavier Dolan , difficile de se remotiver pour une autre projection cannoise. Et lorsque la prochaine sur la liste promet du cinéma russe taiseux, certains diront lourdingue, sans tube de Céline Dion pour faire passer la pilule, autant dire que le Leviathan d’Andreï Zviaguintsev, un habitué de la Croisette, a de faux airs de calvaire de fin de festival. Avouons-le tout de suite, il a fallu des trésors de patience, et une hygiène de vie irréprochable au fil de la quinzaine, pour tenir jusqu’au bout sans s’endormir.

Leviathan, c’est l’histoire de Kolia (Aleksei Serebryakov), un homme sans histoire, qui vit avec son fils et sa jeune compagne (Elena Lyadova) dans une maison en bord de mer, dans une petite commune portuaire au nord de la Russie. Vadim Sergeyich (Roman Madianov), l’édile local, cherche par tous les moyens à s’approprier son terrain afin d’y construire un complexe hôtelier. Avec l’aide d’un ami avocat (Vladimir Vdovichenkov), venu de Moscou, Kolia va tenter de résister, coûte que coûte. A ses risques et périls…

Le portrait d’une Russie post-soviétique sans foi ni loi 

Dès la séquence d’ouverture, où la mer s’abat sur des navires éventrés, l’auteur du fait comprendre qu’il n’est pas là pour rigoler. Comme sa camarade japonaise Naomi Kawase, le cinéaste russe utilise les éléments pour signifier le tourment des personnages et la violence du monde qui les entoure. Ben voyons. Aussi solennel soit-il, ce portrait d’une Russie post-soviétique sans foi ni loi s’offre pourtant quelques moments d’impertinence. Ainsi lors d’un ball-trap en famille sur la plage, l’un des personnages propose de dézinguer le portraits des grandes figures du régime, après avoir mitraillé une rangée de bouteilles. Vides bien sûr. Vladimir Poutine ? "On n’a pas le recul historique nécessaire", ironise-t-il.

Chassez le naturel… Leviathan gomme cette légèreté bienvenue dans une dernière partie qui lorgne vers le film noir, avec triangle amoureux et disparition mystérieuse, comme si les griffes du monde moderne se refermaient sur Kolia et sa famille. L’idée est belle, mais Zviaguintsev a la mauvaise manie d’étirer ses séquences pour souligner son propos – les décisions de justice, les prêches du prêtre, les beuveries – au lieu de gratter la chaire des personnages, devenus les pions d’une démonstration lucide mais bien trop glaciale. Certains applaudiront l’antithèse, dans la forme, du mélo The Search, de Michel Hazanavicius . On a le droit de préférer les films qui font pleurer à ceux qui donnent envie de se jeter d’une falaise.

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